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Les lendemains de la fusillade du 9 novembre 1932

Le pouvoir vilipende la gauche. La justice la condamne. Elle se rattrape dans les urnes.

Dans toute la Suisse, l’opinion populaire est frappée de stupeur. Certes, on avait déjà assisté à plusieurs mobilisations de troupes contre des manifestations civiles, mais aucune n’avait abouti à une telle tragédie. Même à l’échelle européenne, c’est un événement exceptionnel dans un pays démocratique. En 1931, la tuerie d’Ådalen, en Suède, avait fait beaucoup moins de morts, suscité la réprobation générale et contribué à amener la victoire électorale des sociaux-démocrates.

Du fait de la présence à Genève de la Société des Nations, l’événement du 9 novembre a un retentissement mondial. Dans les semaines qui suivent, pour justifier les tirs meurtriers, toute la droite helvétique tentera d’accréditer la thèse du complot révolutionnaire fomenté par les socialistes, les communistes et des «agents de Moscou». On assiste à un délire interprétatif sur les «barricades», la «guerre civile», le «Grand Soir». Pourtant, cette thèse devra être rapidement abandonnée… même si ce mythe continue à perdurer chez certains folliculaires. Genève est pratiquement mis en état de siège, des nids de mitrailleuses installés en ville. Le 10 novembre, Léon Nicole est appréhendé. Le 12 ont lieu les obsèques des victimes. Celles d’Henri Fürst voient défiler 3000 personnes devant le cercueil ouvert. Cette même journée est organisée une grève de protestation, qui n’est cependant qu’assez faiblement suivie. L’idée d’une grève générale est rapidement abandonnée. Le PSS, hostile à Léon Nicole, ne la soutient nullement. Ce qui conduira l’historiographie d’extrême gauche, quarante ans plus tard, à parler de «trahison de la social-démocratie», dirigée par sa «bureaucratie réformiste» (Novembre 1932 – l’Armée au service du capital, brochure parue en 1972).

Vue plongeante sur des barrages de police tenus par l’armée, boulevard Carl Vogt, avec entrée de l’immeuble rue de l’Ecole de Médecine 14, après le 9 novembre 1932. Photo: Max Kettel, Centre d’iconographie genevoise.

3500 soldats genevois sont mobilisés, mais ils paraissent si peu sûrs qu’ils sont vite remplacés par des troupes valaisannes, donc issues d’un canton catholique, rural et conservateur et a priori peu favorables à la classe ouvrière et la gauche. Et, fait peu connu, pendant des mois se déroulera à Genève une véritable «chasse aux rouges», la répression prenant diverses formes: interpellations, perquisitions, condamnations, sanctions administratives pour les fonctionnaires, licenciements, censure de la presse de gauche. En attendant le procès, non pas des militaires, mais de Léon Nicole et dix-sept autres militants de la gauche genevoise.

L’armée assure la surveillance des lieux après le drame. Photo: Max Kettel, Centre d’iconographie genevoise.


De la prison au Conseil d’Etat

Léon Nicole et ses co-inculpés sont renvoyés devant les Assises fédérales. Ils appartiennent aux trois familles de la gauche: socialistes, communistes et anarchistes (parmi ces derniers, Lucien Tronchet et son frère Henri). Le procès va durer seize jours, du 16 mai au 3 juin 1933. Il sera utilisé comme une tribune politique par la défense. Celle-ci est assurée notamment par Me Jacques Dicker et Me Jean Vincent, dont les plaidoiries sont brillantes.

Le président du tribunal, le juge fédéral tessinois Agostino Soldati, mène les débats avec une compétence, une rigueur et une courtoisie qui seront reconnues par tous. Dès le début, il met les choses au point en s’adressant ainsi au jury: «Vous n’êtes pas appelés à juger une grande affaire, mais un modeste procès pénal. Au cours des débats, on a beaucoup parlé de révolution. Or, la révolution n’a rien à faire dans ce procès (…) Rien de semblable ne s’est passé à Genève.» Nous soulignons ces propos car ils infirment le mythe du «Grand Soir» qui avait été véhiculé par la droite. Au terme du procès, Nicole est condamné à six mois de prison (mais pas privé de ses droits civiques), six autres accusés à quatre et deux mois. L’énoncé du jugement, relativement clément, déçoit la droite conservatrice. Quant à l’emprisonnement des condamnés à la prison de Saint-Antoine, il se déroulera dans des conditions plutôt agréables…

1933 est une année d’élections cantonales: le 5 novembre, les Genevois plébiscitent la liste socialiste pour le Grand Conseil en lui accordant 44,2% des suffrages (0,6% à la liste communiste). Il est évident que le souvenir de la tragédie du 9 novembre, toute récente, a joué un rôle capital lors du vote. Le 26 novembre, le Parti socialiste obtient quatre sièges sur sept au gouvernement. C’est le début de la «Genève rouge» 1933-1936, qui relève plutôt du mythe. En réalité, elle se révélera décevante. Ne disposant pas d’une majorité parlementaire, en butte à l’hostilité des banques qui refusent tout crédit et aux attaques systématiques de la droite et de l’extrême droite, les socialistes genevois ne pourront pas réaliser leur grand programme de lutte contre la crise.


Répercussions lausannoises

La fusillade de Genève a aussi eu des retombées à Lausanne. Revenons donc un peu en arrière dans le temps. Ce mercredi soir 9 novembre, le Parti socialiste ouvrier lausannois (POSL) est réuni en assemblée générale. Vers 21h.45, on apprend le drame de Plainpalais. Emotion, stupeur et indignation. Un cortège de deuil et de protestation de 300 à 400 personnes s’ébranle. Il est bientôt rejoint par une trentaine de membres du petit Parti communiste local. Cris, chants et drapeaux rouges. Sur la place Saint-François, au cœur de la ville, la police intervient brutalement. Il y quelques bagarres. Le 10 novembre, le Conseil d’Etat interdit toute manifestation sur la place publique. L’après-midi, une assemblée se déroule à la Maison du Peuple. Le président du POSL, le Dr Maurice Jeanneret-Minkine (1886-1953) y prononce un violent discours, resté fameux, mais dont la teneur exacte n’est pas vérifiable. Il aurait notamment prononcé ces phrases : «Quand je pense qu’il y a quelques jours à peine je voyais certains d’entre vous saluer la panosse fédérale [pour désigner le drapeau suisse], la panosse de l’armée qui vient de vous assassiner (…) Vous devriez tous lutter contre l’armée qui est uniquement destinée à vous mitrailler tous tant que vous êtes». Il sera la figure principale d’un procès, intenté à lui et à cinq autres co-accusés, qui se déroule les 8 et 9 décembre 1932. Jeanneret est condamné à trois mois de prison et cinq ans de privation des droits civiques. Le verdict provoque une vive émotion. Le condamné fait figure de martyr. L’indignation se traduit, comme à Genève, par un vote protestataire. Aux élections de novembre 1933, le POSL obtient une écrasante victoire à Lausanne, avec 55 sièges sur 100 au Conseil communal, qui élit à la syndicature le socialiste Arthur Maret. C’est la «Municipalité rouge» 1934-1937. Sans remplir toutes ses promesses électorales, celle-ci remporte cependant des succès dans sa lutte contre la crise économique. On lui doit notamment la destruction de taudis, remplacés par des logements salubres, et la construction des bains de Bellerive, considérés alors comme les plus modernes d’Europe.


Les conséquences politiques

Outre les succès électoraux de la gauche, dans le canton de Genève et en ville de Lausanne, la fusillade de novembre 1932 va avoir différentes conséquences politiques. On assiste d’abord à une montée en puissance de l’Union Nationale de Géo Oltramare. Dès 1933, avec la victoire de l’hitlérisme en Allemagne, c’est en Suisse le «printemps des Fronts», ces mouvements fascisants ou carrément nazis, qui fleurissent en particulier à Zurich.

La droite traditionnelle ne résiste pas toujours à la tentation de conclure des alliances électorales avec eux, pour contrer les «rouges». Une deuxième conséquence est le rapprochement, qui s’est opéré au lendemain du 9 novembre, entre socialistes et communistes. On va en Suisse romande vers une sorte de Front populaire. L’interdiction du Parti communiste à Neuchâtel et Genève en 1937, dans le canton de Vaud en 1938, et l’accueil des communistes dans le Parti socialiste, parachèvent cette union. Celle-ci est vue d’un très mauvais œil par la direction du PSS, qui s’oriente de plus en plus vers la social-démocratie et cherche à s’intégrer dans le consensus helvétique.

Après une série de crises internes, la scission interviendra en 1939, avec l’exclusion de Léon Nicole et des sections «nicolistes» genevoise et vaudoise du PSS. L’extrême gauche exclue, très majoritaire en Suisse romande, crée alors la Fédération socialiste suisse, elle aussi interdite en 1941. Après des années de travail clandestin naissent en 1943 le Parti ouvrier et populaire (POP) dans le canton de Vaud, le Parti du Travail à Genève, bientôt d’autres sections cantonales, qui se réunissent en décembre 1944 dans le Parti suisse du Travail. Mais cela, c’est une autre histoire…


Pierre Jeanneret, historien.


D'autres articles du dossier "La fusillade de 1932" publié par Passé simple no 1, janvier 2015:

- Pierre Jeanneret, "Genève, 9 novembre 1932: la fusillade de Plainpalais"

- Pierre Jeanneret, "Qui est responsable?"


© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch

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Commentaire(s)

Patrick Auderset
Patrick Auderset 15/03/2016
Une photo de groupe de Léon Nicole et de ses co-inculpés prise lors du procès aux Assises fédérales en mai 1933: http://www.notrehistoire.ch/photo/view/3995/

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