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Histoire de la Télévision Genevoise

Par Jean-Jacques Lagrange

Dès 1947, le directeur de Radio-Genève, René Dovaz, tout en développant les programmes radio, s'intéresse déjà à la télévision. Grâce à ses excellents contacts avec la RTF à Paris, il organise en 1949 une démonstration de télévision à Genève.

Un car de la RTF, installé au restaurant du téléphérique du Salève, réalise des émissions qui sont transmises par link sur Radio-Genève où le public découvre avec curiosité les images mobiles sur des postes installés dans le grand studio radio.

Suite à cette démonstration, René Dovaz convainc les autorités genevoises d'envisager la construction d'un studio de télévision. Avec l'architecte Jean Camoletti, il visite les studios de la RTF à Paris et, le 6 octobre 1950, Camoletti remet les plans d'un studio TV de 850m2 devisé à 85'000 francs.

En 1950, Marcel Bezençon, devenu directeur général de la SSR, décide d'envoyer une délégation pour étudier la TV américaine. M.Weber, directeur général des PTT, M.Gerber, expert fédéral TV, René Dovaz et Francis Zuber, chef technique de Radio-Genève, visitent les studios de CBS à Boston, New York et Washington. Leur rapport va activer l'idée d'une TV en Suisse.

René Dovaz pense que Genève doit au plus vite se positionner pour faire de la télévision car la rivalité entre Genève et Lausanne est terrible. Chacune des deux villes revendique déjà d'avoir le futur centre TV romand. En réponse aux essais de la télévision au Salève, Radio-Lausanne organise en 1951 une série d'émissions de démonstration avec la firme Philips et financée par la municipalité lausannoise.

En réplique à l'initiative vaudoise et sur proposition d'André Fasel, président de l'Association des Amis de Radio Genève, la Fondation genevoise de télévision se crée et obtient le soutien de la Ville et du canton.

Une rencontre inopinée

Pendant la guerre, René Schenker avait étudié le violon au Conservatoire de Lausanne. Il rencontra dans un bistrot de Clarens un pilote de la RAF interné en Suisse après que son avion eut été abattu sur le lac. Ce pilote, un certain M. Wilson, était ingénieur à la BBC pour le développement de la télévision... en couleurs (déjà !).

Devenu directeur-adjoint de Radio Genève, René Schenker s'est souvenu de cette rencontre. Il contacte Wilson qui l’invite à Londres pour suivre pendant l'été 1952 un cours de formation en réalisation TV destiné aux metteurs en ondes radio. René Dovaz saute sur l'occasion mais la direction générale de la SSR à Berne refuse de financer ce voyage et René Schenker y va sur son temps de vacances et à ses frais!

A son retour, il donne une conférence au personnel radio pour expliquer ce qu'est la télévision. A la fin de sa présentation, trois collaborateurs lui demandent si on ne pourrait pas organiser une équipe à Genève. Ce sont Robert Ehrler, William Baer et Jacqueline Regamey. Chose dite, chose faite.

Ils s'achètent une caméra Paillard 16mm, une visionneuse et une colleuse alors que René Schenker trouve une classe inoccupée dans l'école de Genthod, classe qui avait été celle d'Henri Beaumars. le fameux « Oncle Henri » des émissions radio pour les enfants !

Des collaborateurs de Radio Genève rejoignent les pionniers. Ce sont Bernard Schmidt, opérateur son, Edouard Brunet, ingénieur radio et Roger Keller, concierge de Radio-Genève mais habile menuisier. Ils installent la classe comme ils imaginent que doit être un studio TV, bricolent un gril pour l'éclairage... bref, c'est le système D avec l'aide de René Schenker, très fort pour trouver du financement et des solutions, notamment en récupérant le matériel son, des câbles et des projecteurs à Radio-Genève.

Chaque membre du groupe paie son matériel et sa pellicule mais René Schenker note tout dans un carnet et remboursera chacun quand la TV genevoise sera officiellement créée. Parmi les équipements récupérés, il y a une trouvaille que René Schenker à déniché au marché aux puces: un poste de radio comportant au centre un verre dépoli en forme d'écran TV. Sur un côté du poste, un casier avec un projecteur 16mm et un jeu de miroirs projetant l'image sur le verre dépoli. C'est sur ce poste que l'équipe se projette ses premiers films et cet appareil va jouer un rôle capital pour la suite de l'aventure de la Télévision Genevoise.

La projection décisive

A Genthod, le Groupe progresse et tourne de petits sujets sur ce qu'il pense devoir être de la télévision. Tous travaillent 44 heures à la radio et viennent le soir et les week-ends pour « faire de la TV ». René Schenker et René Dovaz sentent bien qu'il faut passer à la vitesse supérieure et font marcher leurs relations.  

Au printemps 1953, ils invitent trois conseillers administratifs, Maurice Thévenaz, Marius Noul et Albert Dussoix, pour une démonstration dans le studio de Genthod. Tout est ripoliné et, sur une table, trône le poste-radio et son écran dépoli. Le Groupe a collé bout-à-bout de petites actualités sur Genève, du sport et une chanson mise en images par Robert Ehrler, sa spécialité. Le film muet a été sonorisé sur un magnéto 6mm qu'Edouard Brunet, dans les coulisses, fait démarrer synchrone au pif ! Les trois conseillers administratifs admirent le studio et s'installent devant le poste. Noir. Film. L'illusion est parfaite. A la fin, applaudissements et, croyant avoir vu de la télévision, Albert Dussoix demande : « Quelle définition utilisez-vous ? » !

Il faut bien lui expliquer la « supercherie », mais les politiques sont si enthousiasmés qu'ils décident sur le champs de soutenir l'initiative. Albert Dussoix, le grand argentier de la Ville, est prêt à tout faire pour aller vite. En fin politicien et visionnaire, il voit les avantages qu'il peut tirer pour Genève... et pour sa carrière. Il deviendra avec René Schenker les vrais complices de l'aventure de la Télévision Genevoise.


De ce fameux poste de radio avec verre dépoli, il n'existe qu'une seule photo montrant le caisson latéral avec le projecteur. Un système de miroirs renvoyait l'image sur le verre dépoli. Par le dessin, on a reconstitué l'aspect du poste avec son cadran lumineux montrant les noms des stations radio, les deux boutons du volume et du curseur de recherche des stations, l'écran en verre dépoli et, en gris, le haut-parleur de la radio.

Le Conseil administratif de la Ville de Genève s'engage aussitôt sur trois points:

  • 1. Donner la villa Mon Repos, situé dans le parc de la Perle du Lac, pour en faire le centre de la TV Genevoise
  • 2. Accorder un gros crédit de 235'000 francs que Albert Dussoix sort de ses tiroirs pour financer l'installation du studio et la production sans attendre l'aval du Conseil municipal qui ne sera donné qu'en septembre 1953.
  • 3. S'accorder avec l'Etat pour que les étudiants de l'Institut de Physique construisent un émetteur TV et demander à la Confédération une concession de diffusion expérimentale qui sera accordée.

L'installation à Mon Repos

Tout s'accélère: les pionniers de Genthod déménagent à Mon Repos. Des techniciens de Radio-Genève viennent donner un coup de main à Edouad Brunet et Roger Keller pour installer toute la technique et le gril d'éclairage. René Schenker puise dans les stocks de matériel usagé de Radio-Genève pour équiper le studio, René Dovaz ferme les yeux sur ces glissements radio-TV et de nouveaux collaborateurs viennent grossir les rangs du Groupe de Mon Repos: Jo Excoffier, journaliste radio, Guy Plantin et Georges Hardy, speakers à Radio Genève, Roger Bimpage, un photographe  indépendant s'intéressant au cinéma et Humbert-Louis Bonardelly, directeur de la « Semaine Sportive » qui offre à l'équipe une caméra Caméflex 16mm (que Robert Ehrler se fera voler six mois plus tard à Paris !).


Le salon de Mon Repos transformé en studio avec les deux caméras Paillard et les 7 projecteurs !

En juin 1953, Christian Bonardelly, Lyne Anska et Jean-Jacques Lagrange rejoignent le groupe de Mon Repos. Jean-Jacques Lagrange travaille maintenant à Radio Genève comme régisseur de la continuité et programmateur de disques. Tous les membres de l'équipe de Mon Repos assurent leurs 44 heures de travail à Radio Genève et viennent le soir et les week-end pour préparer ce qui va devenir la Télévision Genevoise. Ils se répartissent le travail en fonction de leur expérience et de leurs capacités.

Pour William Baer, Robert Ehrler et Jean-Jacques Lagrange, c'est le tournage de sujets d'actualité ou des documentaires. Chacun monte ensuite son film, écrit le commentaire, choisit la musique et fait l'enregistrement sur un vieux projecteur 16mm que René Schenker a acheté. Il n'y a pas de laboratoire de développement 16mm inversible à Genève. Les films sont donc envoyés à Berne pour développement puis portés chez Cinégram, à Genève, pour être « pyralisés », une opération qui permet de poser une fine bande magnétique latérale pour y enregistrer ensuite le son.

C'est vraiment du bricolage artisanal et de la débrouille mais l'enthousiasme est total. Les passionnés de télévision passent week-ends et nuits entières à Mon Repos dont les lumières nocturnes intriguent les gens du quartier ! 

Chacun apporte ses idées, propose des sujets qui doivent montrer que Genève offre mille possibilités pour faire de la télévision. René Schenker coordonne le tout et prépare déjà l'avenir. Sans avoir le budget, il va à Paris acheter un télécinéma 16mm Flyingspot fabriqué par l'entreprise Radio-Industrie SA. Il revient avec une grosse facture qu'Albert Dussoix se charge aussitôt d'éponger.

Un émetteur pour les pionniers

De leur côté, les étudiants de l'Institut de physique, sous la direction de Pierre Girard et Claude Bonhomme, les deux assistants du professeur Extermann, épluchent les revues techniques américaines pour comprendre comment construire un émetteur TV et achètent aux Etats-Unis les pièces nécessaires. A la fin de 1953, ils seront prêts et érigeront l'antenne sur une tour en tubulaire construite sur le toit de l'Institut de physique.

      

Tournages dans le studio de Mon Repos avec Michel Simon...

...et avec la chanteuse Linda Solar.

Pendant tout l'automne, l'équipe de Mon Repos tourne des sujets pour construire un programme de démonstration car la date de l'inauguration officielle de la TV Genevoise a été fixée au 28 janvier 1954. Jean-Jacques Lagrange dessine le logo générique des émissions qui représente la silhouette de la ville sur fond de Salève avec une antenne d'émetteur TV en contre-plongée. René Schenker commande à Louis Rey une musique de générique et il choisit Arlette Brooke comme speakerine.

Comme l’équipe n’a pas de caméra-son, il faut filmer les annonces d'Arlette en muet, envoyer le film à développer à Berne puis à Cinégram pour pyralisation. Pour finir, Arlette postsynchronise tant bien que mal ses annonces en s'aidant de la bande son témoin 6mm enregistrée au tournage ! Il faut ensuite coller chaque annonce devant le sujet idoine dans un bout-à-bout général faisant une grosse bobine d'une heure afin que l'émission s'enchaîne correctement... en priant pour que les collures à la colle tiennent le coup ! (voir la vidéo avec une annonce de la speakerine Arlette)

L'événement: naissance de la Télévision Genevoise

Tout le monde parle de télévision mais personne ne l'a jamais vue, ce qui va changer avec la naissance de la Télévision Genevoise. Son lancement officiel est organisé au Palais Eynard devant tout le gratin politique de Genève, de Suisse romande et les pontes des PTT et de la SSR. Le télécinéma 16mm Radio-Industrie a été installé dans un local adjoint à celui de l'émetteur qui envoie l'image et le son depuis la tour tubulaire de l'Institut de physique avec vue directe sur le Palais Eynard où un poste TV est installé.

Dans l'après-midi une répétition est faite... et crac ! L'émetteur son tombe en panne ! Panique vite maîtrisée: des techniciens radio tendent une ligne son du bâtiment de l'Institut de physique par-dessus la rue des Bains jusqu'au central de Radio-Genève où aboutissent les lignes fixes pour l'Université. De l'Uni, une ligne est tirée sur les arbres du Parc des Bastions pour atteindre le Palais Eynard où deux haut-parleurs sont cachés derrière des rideaux. Le soir, ni vu ni connu, l'émission passe comme une lettre à la poste.

C'est la sensation : pour la première fois les invités voient sur un écran TV un vrai programme de télévision qui met en valeur les atouts de Genève et montre les possibilités de ce nouveau média.


Le générique qui ouvrait et fermait le programme en 30' secondes. Dessiné par Jean-Jacques Lagrange, il était accompagné d'une musique composée par Louis Rey (voir le générique).

Un discours prospectif

Au cours de cette cérémonie de lancement de la Télévision Genevoise, le maire de la ville, Albert Dussoix, (photo ci-dessous) prononce une allocution véritablement prospective sur l'avenir de la télévision dans la cité et en Suisse. En voici les principaux extraits:

"Loin de nous la pensée d'avoir voulu faire concurrence au poste émetteur officiel de Zurich. Mais Genève, que nous avons promis de servir de toutes nos forces et qui a droit à notre premier élan, ne pouvait demeurer à l'écart de cette tentative nouvelle d'information rapide et de diffusion des idées. (…)

Nous ne sommes qu’à une période d’essais et il faudra plusieurs mois encore pour mettre au point nos installations et pouvoir offrir à nos concitoyens toutes les satisfactions qu’ils espèrent retirer de votre action. Pour l’instant notre « télévision » s’ouvre à l’espérance et les sympathies actives qu’elle rencontre sont un heureux présage. Nous espérons de tout notre cœur que la télévision genevoise contribuera au développement de la télévision suisse, qu’elle répandra rapidement les bienfaits de la science et permettra également de faire connaître les événements du jour. (…)

Un poste émetteur tel que celui de Genève doit faire connaître notre actualité : il contribuera à mettre l’accent sur l’existence et la nécessité de notre culture latine au sein de notre communauté nationale. Sur le plan international, il répondra aux besoins des organisations internationales qui ont leur siège sur notre territoire, en mettant à leur disposition ce nouveau moyen d’expression qu’elles réclament depuis longtemps déjà.

Il n’est pas dans notre idée que Genève soit, par la suite, une station de télévision complètement indépendante. Nous sommes persuadés que le développement de la télévision se fera d’ailleurs sur le plan des échanges entre nations.

Permettez-moi, en terminant, d’adresser mes vives et sincères félicitations à tous ceux – professeurs, ingénieurs, techniciens, ouvriers de l’Institut de physique, ainsi qu’aux animateurs du Centre de Mon Repos – qui ont fait et poursuivent un magnifique effort en vue de permettre un rapide départ de la télévision genevoise avec des appareils encore incomplets par suite de retards de livraison.

Grâce à leur activité incessante, et grâce à l’appui et la compréhension de nous espérons rencontrer encore auprès des P.T.T et de la Société Suisse de Radiodiffusion, nous serons ainsi en mesure d’apporter notre contribution au développement de la Télévision dans notre pays, pour le plus grand bien de Genève et de la Suisse tout entière."

Dans son discours prononcé lors du lancement de la Télévision Genevoise, le maire de Genève, Albert Dussoix évoque l'importante que prendra ce nouveau média.

Lancement d'un programme régulier

Mais René Schenker et Albert Dussoix en veulent plus. La Ville vote un crédit spécial pour des émissions hebdomadaires à partir du début mars, à l’occasion du Salon de l'Auto, programme qui va se continuer jusqu'aux vacances d'été. Ce qui veut dire que l'équipe de Mon Repos se lance dans une production régulière de sujets d'actualité, de sport, de petits reportages ou documentaires tout en continuant le travail journalier à Radio-Genève ! Robert Ehrler et Edouard Brunet sont « détachés » des tâches radio pour pouvoir se consacrer à 100% à faire des films et à entretenir la technique du studio. De nouveaux collaborateurs viennent compléter le Groupe de Mon Repos: Lily Boïty, une monteuse de ciné-club amateur, Albert Krähenbuhl, un vieux caméraman documentaire et Roger Bimpage que René Schenker indemnise modestement à la pige. Il y a aussi des bénévoles de la radio comme Georges Milhaud, Georges Marny, Jean-Paul Darmstetter, des comédiens comme Isabelle Villars ou René Habib et Jean-Louis Roy, un gamin en culotte courte mais un fou de cinéma qui a déjà tourné des petits films en super8.

Pour assurer un programme cinq fois par semaine, la production du Groupe de Mon Repos ne suffit pas et René Schenker fait la chasse aux films gratuits: CFF, SNCF, Nations Unies, US Information Service, Office Français du Tourisme !

Le bulletin d'information "bricolé"

Comme la presse n'est pas intéressée à annoncer les programmes de la Télévision Genevoise, René Schenker et Jean-Jacques Lagrange décident de publier un bulletin hebdomadaire gratuit. Ce sera « La boîte à images » dont Jean-Jacques Lagrange dessine le logo ainsi que d'autres illustrations gravées dans les stencils (les photocopieuses n'existent pas) qui accompagnent l'éditorial de René Schenker, le programme des émissions de la semaine, des nouvelles sur les productions en cours à Mon Repos et de courtes infos sur la télévision dans le monde glanées dans la presse et dans le bulletin de l'UER.

Chaque jeudi soir, Jacqueline Regamey tape les textes sur stencils en laissant des espaces pour les petits dessins improvisés sur le champ par Jean-Jacques Lagrange et le reste de la nuit se passe à tirer, agrafer et mettre sous enveloppe le bulletin qui sera envoyé aux téléspectateurs qui en ont fait  la demande.

Car des téléspectateurs, il y en a ! Une douzaine d'abord puis la liste d'adresses s'allonge avec les bistrots qui se dotent d'un poste et des privés, une bonne cinquantaine, dont certains téléphonent après l'émission pour dire si la réception technique était bonne. Car l'émetteur est capricieux, surtout le quartz de l'ampli son que les étudiants doivent bricoler chaque jour comme ils doivent laisser entrouverte la porte du local émetteur pour éviter des interférences dans l'image !

C'est vraiment le temps des pionniers qui va se prolonger jusqu'à mi-juin 1954.


Les deux premières pages du bulletin No. 1 de « La boîte à images » daté du 24 avril 1954.

Ce bulletin assure un lien entre les rares spectateurs et la Télévision Genevoise. Il est le seul témoin des réactions du public qui s'épanche dans des lettres et téléphone pour féliciter l'équipe de Mon Repos ou pour râler parce que le son ou l'image sont imparfaits. Déjà il y a ceux qui rouspètent car on ne leur a pas proposé tel spectacle ou telle retransmission d'événements qui se passent à Genève. Une impatience qu'il faut calmer en rappelant les moyens modestes de la Télévision Genevoise et les limites techniques de cette TV expérimentale.

Les programmes d'un soir sont exclusivement composés de film 16mm mis bout-à-bout sur une grande bobine avec des annonces de speakerines pré-enregistrées et post-synchronisées. La bobine est ensuite portée à l'Institut de physique où se trouve le Télécinéma 16mm (voir la vidéo d'un bout-à-bout des émissions)

Enfin une caméra synchrone !

Il devient urgent de pouvoir enregistrer des annonces en son synchrone pour faciliter la gestion de ces programmes quotidiens. Après de vaines recherches dans les commerces d'appareils photos, Jean-Jacques Lagrange trouve dans le magazine American Cinematographer une caméra professionnelle que René Schenker commande aussitôt. Une photo immortalise la réception de cette première caméra 16mm blimpée son optique Auricon Pro CM71 qui facilite la tâche et permet de faire des reportages avec son sur des bobines de 60 mètres.


La caméra Auricon Pro CM 71 16mm insonore enregistrant le son optique sur des bobines de 60m.

La finale de foot piratée !

La tenue en Suisse du championnat du monde de football, en juin 1954,  offre des possibilités de populariser la télévision. L'Eurovision naissante va retransmettre les matchs que la TV de Zurich diffusera sur ses antennes de l'Utlieberg et du Bantiger. La Télévision Genevoise ne fait pas partie de l'UER et il semble difficile d'obtenir des droits de retransmission d'autant plus que les PTT ne peuvent pas (ou ne veulent pas?) assurer une liaison hertzienne du Bantiger sur Genève alors qu'ils sont déjà surchargés par les retransmissions des différents stades suisses.

René Schenker obtient pourtant de pouvoir diffuser en différé les résumés filmés produits chaque jours par la TV de Zurich et qui parviennent le lendemain à Genève par poste « hors sac ». La demande du public est grande et frustrante la perspective de ne pas avoir en direct les demi-finales et la finale.

René Schenker et les techniciens de Mon Repos décident donc de tenter une captation pirate de l'image de l'émetteur italien du Monte Penice que l'on peut capter sur le Salève. Le restaurateur du téléphérique autorise la pose d'une tour tubulaire pour capter l'image de la RAI et la renvoyer sur l'émetteur de la TV Genevoise. C'est ainsi que les spectateurs peuvent voir les matches de demi-finale et la finale en direct commentés par Humbert-Louis Bonnardelly. Certes l'image n'est pas très bonne et le son plusieurs fois interrompu. Ces pannes de son sont l'objet d'un petit commentaire dans le bulletin de la « Boîte à image » qu'il est amusant de relever :

« ....de nombreux spectateurs ont immédiatement pris le son du reportage de Squibbs sur leur poste radio. Quelle ne fut pas notre joie d'apprendre, quelques jours plus tard, par Squibbs lui-même, qu'il avait reçu 241 lettres d'auditeurs qui avaient suivi le match à la TV et à la radio simultanément et qui le félicitaient. Vous voyez que le nombre de téléspectateurs est important » !

Mon Repos devient donc un vrai studio de diffusion. Une petite caméra sonore Auricon blimpée avec bobines de 30m vient compléter l'Auricon CM71 et ses bobines de 60m. C'est avec cette Auricon CM71 que William Baer et Jean-Jacques Lagrange filment des petits sketches en studio avec Isabelle Villars et René Habib. Un essai de théâtre filmé, « Le héros et le soldat » de G.B.Shaw, est tourné avec une scène du spectacle du Théâtre de Poche. Toutes ces productions sont mises en conserve pour la reprise des émissions en automne.

Une première diffusion mondiale !

René Schenker propose à la Ville que l'équipe de Mon Repos tourne un reportage sur le Corso fleuri des Fêtes de Genève, ce qui conduit à une commande de NBC, RTF Paris, Hilversum, Hambourg et Copenhague. Mais comme il est impossible de tirer des copies, l'équipe de tournage doit profiter des deux passages du Corso pour filmer un maximum d'images. C'est à Berne, aux laboratoires Schwarz, que les films inversibles sont développés et montés pour gagner du temps. Chaque plan est coupé en six pour faire six films identiques qui sont envoyés par poste express aux cinq stations qui les ont commandés, alors que la sixième version est diffusé sur l'antenne de la Télévision Genevoise avant d'être envoyée à la TV de Zurich. C'est le premier reportage qui va passer sur la TV Suisse ! Pour ne pas le manquer, l'équipe de Mon Repos monte au Salève afin de capter l'émetteur du Bantiger en branchant une antenne sur un récepteur TV alimenté par un générateur !


Le podium de la Télévision Genevoise pour filmer le Corso avec William Baer, Jacqueline Regamey, Guy Plantin et Roger Keller.

Mais ce qui frappe surtout les édiles et les membres du Conseil municipa,l ce sont les lettres qu'ils reçoivent de Suisses émigrés aux Etats-Unis, émus et excités d'avoir vu le Corso sur leur écran TV. Soudain, pour tous ces politiques, la télévision prend une autre dimension et ils en perçoivent vaguement les possibilités. Ils votent dans la foulée tous les crédits qu'Albert Dussoix leur propose !

Un nouvel effort pour l'automne 1954

René Schenker et Albert Dussoix préparent déjà les grandes manoeuvres en vue de l'automne. Il faut un nouveau budget que Dussoix trouve facilement. Il faut ensuite profiter de la pause d'été commençant le 10 juillet pour déplacer l'émetteur afin de mieux arroser le canton. Le choix se fixe sur la Tour de la Rippaz, à Cologny, qui permet d'étendre la diffusion sur l'ensemble du territoire genevois et à la côte lémanique jusqu'à Lausanne. Pour entrer le châssis de l'émetteur dans la tour exiguë, il faudra le hisser extérieurement par le toit puis le scier en deux et le ressouder à l'intérieur ! La liaison link est donc facile de la Rippaz sur la villa Mon Repos où on installe le Télécinéma 16mm Radio-Industrie dans la véranda avec un nouveau Télécinéma 35mm que René Schenker a acheté à un constructeur genevois d'électronique, les Laboratoires Industriels de M. Prader. René Schenker achète une petite caméra vidéo industrielle sans viseur pour pouvoir faire des annonces en direct sur laquelle on bricole une tourelle avec deux objectifs : un grand angle et un téléobjectif que l'on change à vue d'un vif coup de manivelle ! Et le bulletin rappelle « Ne pas oublier de diriger l'antenne de votre poste récepteur sur la Tour de la Rippaz à Cologny et ne plus la laisser orientée vers l'Institut de Physique » !!!!

Cette petite caméra vidéo industrielle sans viseur a été bricolée pour avoir deux  objectifs : un grand angle et un téléobjectif que l'on change à vue d'un vif coup de manivelle !

La saison d'automne de la TV Genevoise démarre en fanfare le 30 août 1954. René Schenker a trouvé à Paris pour un prix dérisoire les films de Dimitri Kirsanof, un marginal du cinéma français et d'autres films qui enrichissent le programme. Il achète les films de voyage de Georges Marny, un metteur en onde de Radio-Genève et ceux du journaliste-cinéaste Jean-Paul Darmstetter.

Pour mettre en valeur la Genève Internationale, Schenker crée une émission en anglais « Happy to meet you » confiée à Robert Nivelle, chef des services radio de l'ONU et à son épouse américaine, Colette Carvel, qui présente l'émission. Le bulletin de « La boîte à images » s'est étoffé et on y présente en détail des productions comme le reportage du Théâtre de Poche. A défaut de photos,  Jean-Jacques Lagrange fais des petits dessins suggestifs gravés directement sur les stencils! Comme celui-ci qui illustre le premier tournage son synchrone au Théâtre de Poche.

Premier reportage à l'étranger

Enfin René Schenker a obtenu de l'Office Français du Tourisme une invitation pour un reportage en Pays Basque. Ce sera le premier reportage à l'étranger de la Télévision Genevoise ! Le 1er septembre, Jean-Jacques Lagrange part donc pour Biarritz comme réalisateur-journaliste avec Robert Ehrler qui utilise sa VW personnelle avec, dans le coffre, la caméra Paillard, la petite caméra son et une valise de survoltées.

Ils rejoignent à Bordeaux Monsieur Aymar, le délégué de l'OFT qui va les accompagner. C'est un monsieur charmant, très cultivé, un peu vieille France avec sa lavallière et son panama blanc qui profite de cette mission pour faire de bons gueuletons ! Il décroche une interview du maire de Bordeaux... Jacques Chaban-Delmas, avant d'entraîner l'équipe à la découverte du Pays Basque qu'il connaît très bien. En une semaine cinq sujets de 10 minutes sont tournés. Ils seront diffusés (et souvent rediffusés) sous le titre « Le Pays basque à coup de manivelle »:  – Les huîtres du bassin d'Arcachon – Corrida à Bayonne – Biarritz et Biriatou – Pelote basque – Voiles à Saint. Jean-de-Luz (voir le groupe consacré à ce reportage qui présente une séquence vidéo et des photographies prises lors du tournage).

La Télévision Genevoise bouscule la SSR

Mais le développement du programme de la Télévision Genevoise pour l'automne et le dynamisme des initiatives genevoises en fait tousser plus d'un à Lausanne et en Suisse; la SSR, elle, commence à s'échauffer. Il faut ici faire un petit retour en arrière pour comprendre cette irritation du reste du pays.

En janvier 1953, le Parlement a voté les crédits pour une période expérimentale de télévision prévue uniquement à Zurich jusqu'en 1957. La Suisse romande sera servie après 1958 mais un émetteur à la Dôle pourra relayer, dès 1954, le programme en allemand et un car de reportage couvrira probablement la Suisse romande en 1955 ! Cette politique timide et centralisée n'a fait qu'accélérer la détermination de l'équipe de Mon Repos à avancer dans son projet d'une TV genevoise.

La Direction générale de la SSR constitue donc une équipe de jeunes Alémaniques, de Romands et Tessinois issus de la radio pour commencer cette période expérimentale à Zurich sous la direction d'Edouard Haas, directeur des Ondes Courtes Suisses. Aucun des membres de l'équipe de Mon Repos ne s'étant inscrit pour aller à Zurich, René Dovaz veut qu'un Genevois fasse partie de cette équipe et il désigne Frank Tappolet (qui parle le suisse-allemand). Tappolet est un excellent producteur de variétés et régisseur musical à Radio-Genève. Il ne s'est pas intéressé à l'aventure de Mon Repos mais est attiré par la TV. Il part donc à Zuich comme futur réalisateur.

L'équipe zurichoise est prise en main par le couple Willy et Anne Roetheli - deux Suisses professionnels du cinéma en France - pour un stage d'un mois à la RTF, à Paris, puis s'installe dans un studio de cinéma de la Kreutzstrase, à Zurich, pour commencer ses émissions le 1er juillet 1953.

Cette période expérimentale se déroule dans un certain climat d'hostilité de la classe politique alémanique qui est contre l'introduction de la télévision en Suisse. Les relations sont aussi mauvaises avec les cinéastes alémaniques qui méprisent le nouveau média vidéo et avec les distributeurs de films qui se sentent menacés par l'arrivée de la télévision.

En Suisse romande au contraire, l'intérêt est très grand et exacerbe la lutte Genève-Lausanne. Pourtant les deux villes surmontent leur rivalité pour demander d'une seule voix le lancement rapide et anticipé d'un programme TV en Suisse romande. Le grand succès de la Télévision Genevoise, la construction en cours de l'émetteur de la Dôle et la venue annoncée pour Noël d'un car de reportage en Suisse romande vont bouleverser les timides plans fédéraux et forcer la SSR à reprendre la main pour convaincre le Conseil fédéral d'avancer l'expérience TV en Romandie.

La SSR reprend la Télévision Genevoise

D'âpres négociations s'engagent mais dans la hâte car la SSR souhaite lancer la TSR au 1er novembre déjà. Le Parlement vote finalement un budget d'un million de francs pour l'extension TV en Suisse romande.

René Dovaz, René Schenker et Albert Dussoix insistent pour que l'équipe de la Télévision Genevoise soit engagée dans la nouvelle TSR et intégrée au personnel (surtout des techniciens de Radio-Lausanne) pour le car de reportage. Chacun des membres de l'équipe de Mon Repos pourra choisir s'il reste à Radio-Genève ou s'il passe à la TSR.

Comme René Schenker désire rester à Radio-Genève selon l'engagement qu'il a pris envers Frank Tappolet quand celui-ci a rejoint la TV de Zurich, c'est ce dernier qui est nommé directeur de la TSR. Il amène avec lui de Zurich quelques Romands de l'équipe expérimentale: Catherine Borel, Roger Bovard, Jean Kaehr, Jacques Stern et Serge Etter. 

Pour la réalisation, la SSR engage trois personnes qui sont Jean-Claude Diserens, Lausannois diplômé de l'IDHEC, André Béart, metteur en onde à Radio-Lausanne mais aussi ancien cinéaste documentaire et exploitant du Cinéac à Lausanne. Le troisième réalisateur doit être Genevois (pour conserver l'équilibre !). Jean-Jacques Lagrange est candidat avec William Baer. Finalement celui-ci préfère devenir chef opérateur du studio et Lagrange est engagé comme réalisateur.

Pour apaiser les tensions entre les villes, le Conseil fédéral désigne Genève comme centre fixe « provisoire » et Lausanne comme centre mobile « provisoire » de la TSR. Ironie du sort, comme l'émetteur de la Dôle n'est pas terminé, les PTT sont bien contents de reprendre l'émetteur des étudiants de l'Institut de physique qui va rester en fonction jusqu'en mars 1955 comme seul émetteur des images TSR !

C'est ainsi que le samedi 30 octobre 1954, l'équipe de Mon Repos diffuse son dernier programme qui résume six mois d'émissions et clôt en feu d'artifice une incroyable aventure qui s'achève victorieusement par le lancement anticipé de la TSR.

La dernière émission

Ce dernier programme commence à 20h.30 avec une grande rétrospective de 60 minutes que Jean-Jacques Lagrange a montée avec les actualités, reportages et documentaires diffusés pendant six mois. A 21h.30 « Variétés parisiennes » avec quatre jeunes de la chanson. A 22h. « L'invitation à la valse », un court métrage avec Roger Blin et Suzy Carrier. A 22h15 l'émission en anglais « Happy to meet You » de Robert Nivelle et Colette Carvel et, à 22h45, « Pour prendre congé: C'est demain dimanche » par le pasteur Robert Stahler !

C'est aussi la fin du bulletin de « La boîte à images » et pour tous ceux qui, dans l'équipe, ont été engagés à la TSR, c'est leur dernier jour d'employés de Radio-Genève. Robert Ehrler devient le correspondant du Téléjournal pour toute la Suisse Romande.

Le lendemain, 1er novembre 1954, tout l'équipe retrouve Frank Tappolet à Mon Repos pour préparer une première émission TSR sous ses ordres. Il y a quelques nouveaux techniciens qui desserviront sous peu les deux caméras PYE qui devront équiper le studio. Mais pour l'instant, on continue avec le matériel bricolé de la Télévision genevoise alors que les techniciens PTT découvrent l'émetteur de la Rippaz qu'ils vont désormais utiliser en attendant que l'émetteur de la Dôle soit terminé.

Après la répétition, tout le monde se rend dans un salon de l'Hôtel Métropole pour la cérémonie de passation des pouvoirs. Discours des autorités politiques genevoises et de Marcel Bezençon, directeur général de la SSR qui présente Frank Tappolet, le nouveau directeur TSR.

Au soir du 1er novembre 1954 les principaux collaborateurs de la Télévision Genevoise. De gauche à droite: Roger Bimpage – Georges Milhaud -  Jean-Jacques Lagrange – Jacqueline Regamey – René Schenker – Humbert-Louis Bonardelly – Edouard Brunet – la speakerine Arlette Brooke – William Baer – Robert Ehrler - Bernard Schmidt

Après le cocktail, l'équipe repart vers Mon Repos pour faire la première émission de la TSR et les techniciens PTT rejoignent Cologny et la Rippaz. Mais arrivés au pied de la tour, ils s'aperçoivent qu'ils n'ont pas la clef de la porte restée dans la poche des étudiants de l'Institut de physique, jeunes potaches qui sont allés fêter l'événement dans un bistrot de campagne. A Mon Repos, une tentative est faite, en vain, pour prendre contact avec la Rippaz. L'émetteur restera muet et la première émission de la TSR ne sera jamais diffusée !

Ainsi se termine l'aventure de la Télévision Genevoise commencée dans l'incertitude d'un nouveau média inconnu et qui s'achève deux ans plus tard par les débuts de la Télévision Suisse Romande. Une aventure rendue possible grâce à tous les collaborateurs bénévoles qui ont sacrifié leur temps de libre à cette expérience d'une petite équipe de passionnés. Grâce aussi à l'aide des autorités municipales et cantonales qui ont investi plus d'un million de francs dans le financement de la Télévision Genevoise et dans la mise à disposition gratuite de terrains pour que la SSR puisse construire le centre TV de Carl-Vogt.


1954 – Genève, des passants se rassemblent devant la vitrine du magasin Sauthier et Jaeger à la place de la Fusterie pour voir les images de télévision.

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Commentaire(s)

 notreHistoire
notreHistoire 10/02/2018
Le fameux poste de radio que René Schenker a utilisé en 1953, avec un projecteur film 16 mm intégré projetant sur un verre depoli est le Radiocinéphone, voir ici https://www.radiomuseum.org/r/radiocinep_bs.html
Henri-Louis Jeanmonod

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