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Des chanoines érudits

Des chanoines érudits

Par le chanoine Jean-Pierre Voutaz

Les chanoines du Grand Saint-Bernard ont pour vocation d’expliciter une devise millénaire : « Ici le Christ est adoré et nourri ». Aussi leur vie sur la montagne se polarise-t-elle sur ces deux points que sont la prière et l’accueil des voyageurs. Ce modus vivendi les met en contact direct avec les gens qui franchissent le col du Grand Saint-Bernard, aussi sont-ils naturellement immergés dans les courants d’idées qui parcourent l’Europe.


Les premiers « historiens » 

Les prémices de l’intérêt scientifique des chanoines, ce sont les biographies de leur fondateur. C’est leur abbé, le Prévôt Roland Viot qui ouvre cette série en 1626, suivi par le chanoine Jean-Louis Liabel (vers 1640) et Nicolas Cornu (1663). Cette redécouverte de la vie de saint Bernard, présentée de manière plus pieuse qu’historique, va aboutir à son inscription au martyrologe romain en 1681. Le culte de ce saint s’étend ainsi des régions alpines à l’Eglise universelle.

Louis Boniface (1664-1728), coadjuteur puis prévôt, est le premier chanoine à faire œuvre d’historien. Pendant trente ans, il défend les droits temporels de la Congrégation en Valais et dans les Etats voisins, ce qu’il décrit dans ses voyages (Vallesia 14 /1959, pp. 65-98). Son confrère Pierre-François Ballalu, prieur de l’hospice, termine en 1709 une chronique précise des us et coutumes ainsi que de la gestion temporelle de l’hospice (AGSB 332).


Les premiers archéologues

Le véritable essor scientifique des religieux du Saint-Bernard a lieu dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, ce qui correspond au passage des philosophes et écrivains des Lumières qui partagent avec les Pères leurs idées. Ces derniers se questionnent sur l’antique appellation de leur col, le Mont Joux. Le seul moyen de connaître le lien réel entre Jupiter et le col, c’est de trouver des preuves. Aussi, de 1760 à 1764, le prieur Jean-Isidore Darbellay (1733-1812), les chanoines Jean-Joseph Ballet (1738-1813) et Laurent-Joseph Murith (1742-1816) entreprennent les premières fouilles archéologiques au lieu dit « Plan de Jupiter ». Dès les premières découvertes, les chanoines présentent leurs trouvailles aux hôtes, c’est l’origine du Musée de l’hospice. Le chanoine Darbellay dessine et décrit ce qu’il trouve à la fin d’une biographie imprimée de saint Bernard (AGSB 64), mais les inventaires des trouvailles sont rédigés une bonne dizaine d’années plus tard, c’est le temps qu’il leur faut pour s’initier à ces domaines et surtout pour déterminer les monnaies.

                                                 

                                    Chanoine Laurent-Joseph Murith (1742-1816)
                                                      © Georges André Cretton, Martigny

Laurent-Joseph Murith

Le chanoine Murith est le type même de l’ecclésiastique érudit. Entré au Saint-Bernard en 1760, à l’âge de 18 ans, il assume successivement les charges de quêteur (1762), de clavendier ou économe de l’hospice (1769), de prieur claustral (1775) avant d’être nommé curé de Liddes (1778) et enfin prieur de Martigny, de 1791 à sa mort en 1816. Le 20 mai 1800, il accompagne le Premier Consul Bonaparte de Martigny à Etroubles, ce dernier allant vaincre les Autrichiens à Marengo. Homme d’action et de responsabilités, Murith allie une solide formation théologique – il est notaire apostolique – et une érudition rare. Son activité scientifique, il l’effectue durant ses loisirs, soit durant les nuits et les heures de récréation.

Depuis les fouilles archéologiques, le chanoine Murith travaille pour identifier avec précision ses découvertes. Il consulte les spécialistes de son époque dont Sir William Hamilton, ministre plénipotentiaire du roi Georges III à Naples de 1763 à 1801. En remerciement de son aide, Murith lui offre quelques objets antiques dont deux petits ex-voto actuellement exposés au British Museum. Estimant ses recherches terminées, vers 1808, il envoie pour publication à la Société des Antiquaires, à Paris, un manuscrit consacré aux antiquités du Grand Saint-Bernard. Quelques pages sont publiées en 1821, mais le manuscrit s’est perdu jusqu’à ce qu’on le retrouve aux archives nationales de France (ANF 36 AS 87), au début du XXIe siècle. Durant ses promenades, encouragé par de Saussure, Murith ramasse des pierres. Il fait aussi le tour des mines du Valais et du Val d’Aoste et constitue ainsi le noyau des collections minéralogiques de l’hospice (AGSB 2973). Il s’intéresse aussi à la géologie, la conchyliologie, l’ornithologie, l’entomologie – ses insectes étaient très abîmés en 1862 – faisant une collection par domaine d’intérêt. Murith s’intéresse aux mesures d’altitude. Il n’hésite pas à escalader le Vélan, en 1786 ou 1787 (AGSB 118, le tableau), pour faire des observations barométriques, publiées par Bourrit (Description des cols, ou passage des Alpes. Première partie, Genève 1803, p. 249). Il fait aussi des mesures de l’humidité relative de l’air, se familiarisant avec les instruments de météorologie. Ami de la famille Thomas, vendeurs de graines et plantes à Bex, il fait avec eux des excursions botaniques et collecte les plantes pour son herbier, terminé en 1800. Ce dernier, en deux volumes, est bien conservé pour son âge. Il introduit d’Italie en Valais le peuplier pyramidal. En 1810, il publie le guide du botaniste qui voyage dans la Valais, édité en format poche en 1839. Les objets d’histoire naturelle rassemblés par le chanoine Murith, ainsi que quelques objets romains découverts sur le col pouvaient se visiter au prieuré de Martigny : il s’agit des premiers prêts du tout jeune musée de l’hospice (cf. Bourrit, p. 248). Il écrit aussi de petits articles d’histoire locale et se passionne en faveur du passage d’Hannibal au Grand Saint-Bernard. Murith est membre de la société d’émulation de Lausanne, de l’Académie celtique de Paris et membre fondateur de la Société helvétique des sciences naturelles. Pour célébrer sa mémoire, la Société valaisanne de sciences naturelles fondée à St-Maurice le 13 novembre 1861 sera baptisée la Murithienne.

                                                                  
                                                            Bibliothèque -musée , 1880, R. Theury

Les Botanistes et autres naturalistes Les religieux vivent dès lors une période de boulimie scientifique, s’intéressant à l’archéologie, à la numismatique, à la botanique et aux autres sciences naturelles, achetant les ouvrages de référence de leur époque, tels les livres d’Arnauld d’Andilly, Linné, Bonnet, Lamarck, Haller, Candolle et leurs successeurs.

François-Joseph Biselx Le chanoine (1791-1870) est prieur de l’hospice lorsque le professeur Pictet de Genève y installe la station météorologique, le 14 septembre 1817. Vice-président de la société helvétique des sciences naturelles, il publie quelques articles sur le climat du Grand-Saint-Bernard, les roches et les plantes. Jean François Benoît Lamon (1792-1858), s’intéresse à la botanique sa vie durant, bien qu’il se marie et devienne pasteur. Pierre Germain Tissières (1828-1868), membre fondateur et premier président de la Murithienne, est l’auteur d’une notice sur le chanoine Murith (1862) et du guide du Botaniste sur le Grand Saint-Bernard (1868). Gaspard Abdon Delasoie (1818-1877), deuxième président de la Murithienne, précise l’altitude de plus de 400 localités et sommets à partir du niveau du lac Léman. Il écrit des articles allant de la géologie au catalogue des arbres et arbustes du Valais. Avec le chanoine Tissières, ils sont membres de la Société helvétique des sciences naturelles et de la Société Hallérienne de Genève.

Camille Carron (1852-1911) écrit un répertoire méthodique botanique et des notices sur les avalanches. Maurice Besse (1864-1924) se passionne pour la botanique. Ses comptes-rendus des activités de la Murithienne, dont il est le président de 1897 à 1922, en sont témoins. En 1923, il préside la Société helvétique des sciences naturelles à Zermatt. Il collabore aussi au Glossaire des patois de Suisse romande.


Chanoine Alfred Pellouchoud (188-1973), en 1926


Emile Florentin Favre (1843-1905) s’oriente d’abord vers la botanique et publie un supplément au guide du botaniste du Grand Saint-Bernard et un guide du botaniste du Simplon, avant d’éditer trois ouvrages d’entomologie. Sa collection d’insectes, vérifiée chaque deux ans, est en parfait état de conservation. Nestor Cerutti (1886-1940), docteur en philosophie, s’intéresse surtout à l’entomologie. Il répertorie en Valais plusieurs nouvelles espèces d’insectes. Il publie également ses observations sur les oiseaux du Grand Saint-Bernard (1935).

Les archéologues En 1836, un anonyme qui pourrait bien être le chanoine Pierre-Joseph Barras (1787-1858) rédige une mise à jour des collections numismatiques de l’hospice en annotant et complétant un manuscrit du chanoine Murith afin de refléter l’état des collections à son époque, ce qu’il précise en écrivant que ces monnaies ont été trouvées après la formation du catalogue (AGSB 2976).


Murithienne à Fionnay, Bagnes -1. Müller d’Argovie. 2. Cressin de Bruxelles. 3. Frey. Gessner, 1891

Le chanoine Pierre-Joseph Meilland (1838-1926) fouille le Plan de Jupiter entre 1860 et 1863. En quatre étés, il exhume 160 monnaies antiques. Pour les déterminer, il s’adresse à trois érudits de son temps, soit au Prieur Gal, d’Aoste, et à Messieurs Promis de Turin et Loescher, de Berlin. (Voir AGSB 5255/2)

Au début de 1871, le chanoine Jean-Baptiste Marquis (1851-1909) effectue des recherches archéologiques au plan de Jupiter pendant trois ans. Il y trouve quelques bronzes, des monnaies celtiques et romaines, ainsi que des inscriptions sur pierre.

A partir de 1883, le chanoine Henri Lugon (1863-1926) récolte un grand nombre d’objets, de tablettes, d’inscriptions et de monnaies celtiques sans pouvoir établir une topographie du site, ce qui se fera dès 1890 sur ordre du ministère de l’Instruction publique du Royaume d’Italie. Ce sont Messieurs Castelfranco, Ferrero et von Duhn qui réaliseront ce travail jusqu’en 1894. Cette même année, il est élu membre de l’Académie St-Anselme. Avec le chanoine Lugon se clôt l’époque des chanoines archéologues, l’Etat prenant le flambeau depuis lors.

Certains chanoines font des découvertes lors de leurs promenades, tels Jean Claude Carruzzo (1849-1890) qui découvre à environ deux cents mètre de dénivellation du Sud de l’hospice, sur le Mont-Mort un menhir et deux Cromlech (BERARD 1888, p. 25 et 26), ou Louis Emery (1919) qui signale en 1987 avoir découvert dans la région du Simplon une pierre à cupule.


Les érudits du vingtième siècle


Philippe Farquet

(1883-1945), laïc et oblat chez les chanoines dès 1922 s’intéresse surtout à l’histoire et à la botanique. Autodidacte de génie, il classe et remet en ordre la majorité du patrimoine du Grand Saint-Bernard. A la suite de son père, il tient une chronique de Martigny, de 1850 à 1945. Il publie des centaines d’articles d’histoire locale sous le pseudonyme d’Alpinus. Il classe patiemment les revues de la bibliothèque du Saint-Bernard à Martigny, réordonne les collections des chanoines décédés, s’occupe des archives mixtes de Martigny, refait les herbiers du Grand Saint-Bernard et reste en contact avec les naturalistes de son temps. Il est membre de la Murithienne pendant 40 ans.

Alfred Pellouchoud (1888-1973), travailleur acharné, rédige les fichiers manuscrits de la bibliothèque du Grand Saint-Bernard, remodèle le musée du Saint-Bernard en 1923, musée qui gardera la même présentation jusqu’en 1987. Il classe les collections de monnaies antiques et modernes (plus de 10’000 pièces), met à jour les inventaires du Musée et publie de nombreux articles. Le chanoine Lucien Quaglia (1905-2001), réordonne patiemment les archives de la Congrégation de 1953 à 1987. Il écrit plus d’une trentaine de monographies et d’ouvrages en lien avec l’histoire du Saint-Bernard, son œuvre majeure étant «La maison du Grand Saint-Bernard des origines aux temps actuels (1955). Avec Alfred Pellouchoud, ils sont membres de l’Académie St-Anselme.


Fritz Crispet; Maurice de Tribolet; Mgr Théophile Bourgeois; Maurice Besse, professeur à l’académie de Neuchâtel, 1892


Signalons deux écrivains, les chanoines Jules Gross (1868-1937) et Gabriel Pont (1917), ayant tous deux publié une trentaine d’ouvrages. Jules Gross a exploré la grotte du Poteux à Saillon et découvert une quantité d’objets de l’âge de la pierre taillée dont 450 sont déposés au Musée de Valère à Sion. Le chanoine Marcel Marquis (1924) a publié en 1956 une monographie historique consacrée aux fameux chiens du Saint-Bernard. Réédité plus de dix fois, c’est l’ouvrage le plus vendu de tous ceux écrits par les chanoines au cours du temps. Enfin, le chanoine Jean-Michel Girard (1946) repense le musée en 1987 et décide d’une mise à jour des inventaires des collections. Le musée ayant souffert d’un incendie en 1996, il est réorganisé sous la direction de son conservateur, M Jacques Clerc (1931).

Les chanoines du Grand Saint-Bernard sont depuis des siècles sur la route des hommes de leur temps, les accueillant chez eux. Aussi tout naturellement, ils vivent au rythme des soucis et des passions de leurs hôtes. C’est ainsi qu’est né à l’époque des Lumières leur intérêt pour les sciences et il s’est souvent transmis par l’émulation réciproque. La beauté du patrimoine et l’entretien du Musée plus que bicentenaire, invitent chaque génération à se dépasser, dans la mesure de ses forces, pour présenter aux passants quelques bribes de la vie au Col au fil des siècles.

Herbier du chanoine Murith (1800)

© Chanoine Jean-Pierre Voutaz

Alpis Poenina
Grand Saint-Bernard | Une voie à travers l’Europe

Bibliographie

- Archives historiques du Gd-St-Bernard (AGSB), principalement dans les sections « Saint Bernard », « Milieu géographique… », « Bibliothèque et Musée » et « Ecrits des religieux ».

- Archives modernes du St-Bernard, conservées à Martigny (ASBM), le fichier des chanoines, La section des écrits des chanoines (L2), l’Obituaire de 1603 à 1869 (M1 a) et les dossiers personnels des chanoines décédés (M3).

- Besse M., Les naturalistes valaisans. Discours d’ouverture de la 104ème session de la Société Helvétique des Sciences Naturelles, prononcé le 31 août 1923 à Zermatt, Berne 1923.

- Geiser A., Les monnaies du Grand-Saint-Bernard antérieures au Principat et étude de leurs circulations dans le territoire de la Suisse occidentale actuelle, Thèse de doctorat dactyl, Lausanne 2004, partie III. Histoire des collections du Grand-Saint-Bernard.

- Quaglia Lucien, Notices sur les chanoines de Saint-Bernard qui se sont distingués dans les sciences naturelles, in : Bulletin de la Murithienne 100 (1983), pp. 9-14.

- Tessier [ou Tissières] P. G., Notice sur le chanoine L.-J. Murith, St-Maurice 1862.

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