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Stefan Lux, protomartyr à Genève de l'antisémitisme nazi

Le 3 juillet 1936, un vendredi matin, les délégués de la Société des Nations sont réunis à la Salle du Conseil Général pour leur seizième session. On y discute principalement de la réforme du Pacte. Les délégués sont dans la salle, les journalistes et photographes à leur tribune, les membres du Secrétariat à la leur, juste à gauche de la présidence où officie alors Paul van Zeeland.

À dix heures et demie, le délégué espagnol Augusto Barcia vient de terminer son discours et l'interprète, monté à son tour au pupitre, commence sa traduction anglaise quand soudain, un coup de feu retentit. «Un attentat !» crie quelqu'un, et des gens se couchent, au milieu de la confusion générale, tandis qu'aux premiers rangs de la tribune du Secrétariat l'écrivain tchèque Stefan Lux esquisse vers le président un geste comme pour s'excuser, lâche un revolver et s'écroule de tout son long après avoir réussi à articuler quelques mots.

Van Zeeland interrompt immédiatement la séance et demande s'il y a un médecin dans la salle. Le délégué canadien Roy accourt auprès du blessé et lui ouvre son veston : le sang jaillit de la poitrine, trouée juste à côté du cœur. Les délégués se sont levés, certains ont dû sortir... Le personnel de la salle transporte le malheureux - pansé tant bien que mal - dans une autre salle, réservée au Secrétariat, tandis que le chef de la Police Corboz arrive à la tête d'un bataillon de gendarmes. Et le président rouvre la séance après avoir donné la seule information dont il dispose : le drame n'est pas lié au débat en cours.

Le docteur Weber-Bauler, médecin de la Société des Nations, examine Lux et ordonne son transfert immédiat à l'Hôpital. Une ambulance l'y emmène, accompagné de son compatriote László Benes, journaliste à la S.d.N. et neveu du président tchèque; il l'assistera jusqu'au bout, recueillant les dernières confidences de Lux qui, ayant repris connaissance, songe surtout à s'excuser du dérangement. Le grand rabbin de Genève, Salomon Poliakof, arrive. Lux a demandé son aide : il sait qu'il n'a plus que quelques instants à vivre, il n'était pas pratiquant mais il veut mourir en bon Juif. Et, après avoir décliné son identité hébraïque - Schmuel Mosche ben Abraham - il demande à être enterré parmi les Juifs.

Les nouvelles vont vite. En quelques heures le monde, jusqu'en Amérique, a appris le geste de celui qu'un journal appelle «le héros de Genève» et entendu son message. Des télégrammes arrivent que Bénès peut encore communiquer à l'intéressé. C'est, avec les paroles du rabbin, sa dernière consolation : le docteur Jentzer s'acharne mais Stefan Lux succombe le soir même à neuf heures. Sans savoir qu'il est mort pour rien.

Qui était-il ? Pourquoi a-t-il fait cela ?La littérature n'abonde pas sur le «héros de Genève» dont la mort émut le monde entier. Quelques mois après, pourtant, Arnold Hahn lui consacre un écrit où l'on apprend que Stefan Lux est né le 11 novembre 1888 à Vienne. Son père était notaire à Malacky, ville alors hongroise de la Slovaquie, où il jouissait d'une situation assez aisée pour pouvoir assurer à son fils une éducation soignée et une voie toute tracée vers des études supérieures. Le jeune Stefan est vite assoiffé de connaissances et désireux de les mettre à profit. Il achève son Gymnase à Bratislava et commence le droit à l'Université de Budapest. Mais après deux examens, la passivité de ces études autant que la perspective de ce chemin si impeccablement balisé vers la formation juridique ne cadrent plus avec son envie de faire ses preuves intellectuelles. Il veut tout de suite communiquer avec les hommes, agir sur eux. Il n'y voit qu'un moyen, sûr et rapide : le théâtre.

Il part pour Vienne - où il a la chance de rencontrer le vieux tragédien Joseph Kainz, le dernier favori de Louis II de Bavière - puis de recevoir l'enseignement du comédien et metteur en scène Ferdinand Gregori pour être engagé au Deutsches Theater de Berlin à vingt-trois ans. Et comme il se considère surtout comme un créateur, il publie un premier volume de poèmes : Meine Lieder - qui connaîtra trois rééditions - sous le pseudonyme de Peter Sturmbusch. On le retrouve ensuite sur les planches de la Neue Bühne de Vienne, pour les saisons de 1913 et de 1914, quand la guerre éclate.

Il s'engage sans ménagements. Après avoir été sérieusement frappé du typhus, une balle l'atteint au poumon, qu'on renonce à extraire - et dont la présence lui sera fatale, vingt ans plus tard à Genève. À peine remis il retourne au front et est à nouveau gravement blessé, au point de perdre plusieurs mois l'usage d'un bras. Il finit officier, dans l'année hongroise, sans toutefois y avoir gagné la considération de ses pairs qui s'étonnaient de la familiarité avec laquelle il côtoyait les hommes de la troupe.

La guerre finie, Lux part pour Berlin et là, sans que cela lui soit du tout dicté par la conjoncture politique allemande - la République de Weimar n'est pas antisémite - il commence son action en faveur des Juifs maltraités. La persistance de l'antisémitisme et ses argumentations sournoises lui crèvent le cœur. Lui veut de la lumière, défendre publiquement ce peuple calomnié, montrer ce que c'est que c'est que des Juifs, et que ce qu'on leur reproche tient moins à leur identité propre qu'à ce que sont devenues leurs conditions d'existence. C'est dans cette action infatigable qu'en automne 1919 il crée la Sozial-Film GmbH qui va produire, sous sa direction artistique, ce qui semble être le premier film consacré à la lutte contre l'antisémitisme : Gerechtigkeit (Justice).

L'intrépide Lux obtient le soutien du professeur Julius Hirsch, futur Secrétaire d'État au Ministère des Finances, le premier rôle échoit à Rudolf Schildkraut - star du muet allemand - secondé par Ernst Deutsch, Fritz Kortner, Hans Heinrich von Twardowski, Maria Zelenka,... les extérieurs sont tournés à Goslar et à Nuremberg, et le film est financé par le propriétaire d'un grand magasin de Berlin. Conforme à son programme, Gerechtigkeit montre comment au cours des siècles le peuple juif a été écarté des activités intellectuelles et manuelles, exilé d'un endroit à l'autre, et ce qu'il a malgré tout su sauvegarder de ses qualités et de son identité.

En mars 1920, le film est terminé et prêt à être projeté en salles, quand éclate le putsch de Kapp - avant-goût de ce qui attend l'Allemagne... Non seulement la première est ajournée par les événements, mais le peu héroïque bailleur de fonds juge soudain plus prudent de se distancer de ce film compromettant et retire ses ors. Gerechtigkeit sombre définitivement dans Dieu sait quel dépôt et Lux expérimente pour la première fois de sa vie comment la bonne volonté peut devoir céder devant la mauvaise.

Lux reste encore un certain temps dans le cinéma en travaillant comme scénariste pour la société de production de l'actrice Henny Porten et pour la Wengeroff-Film, puis pour plusieurs maisons d'édition, et accède au statut aussi honorable qu'inconfortable d'écrivain indépendant.

En 1921 il publie Liebeslieder, un nouveau volume de ses poèmes qui ne manquent d'ailleurs pas de succès et connaissent même l'honneur d'adaptations musicales par les compositeurs Wilna von Webenau, Erwin Bodky, Otto Siegl... Il redécouvre et publie en 1923 une farce inédite, Nur keck, de Johann Nestroy - le "Feydeau viennois". Mais ses recherches sur le philosophe Popper-Lynkeus sont sa seule vraie diversion au milieu des difficultés matérielles.

Car Lux a maintenant charge de famille, son épouse Dora et leur fils Albert né en 1922, et il connaît assez vite l'amertume et la précarité de l'écrivain libre, pas disposé du tout aux compromis. Ses articles visionnaires dans lesquels il annonce tout ce qui, en effet, se produira, reviennent avec une angoissante régularité des bureaux de rédaction, grevés de la mention "Inopportun" ou "Pas à dire". Humiliante condition, quand on traîne depuis sa jeunesse le désir intime et impérieux de faire quelque chose de grand pour l'humanité, et angoissante quand on s'y sent appelé sans en avoir les moyens.

Lux projette enfin la publication d'une revue : Weltbühne des kleinen Mannes (Scène mondiale du petit homme) : un coût modique, des articles écrits simplement, clarifiants, libérateurs, mais elle reste à l'état de projet : Hitler vient d'accéder au pouvoir et il faut s'exiler.

Il retourne dans sa patrie, devenue la Tchécoslovaquie, et s'installe à Prague, ses meubles et affaires restant à Berlin, saisis par son propriétaire.

Sa situation ne s'améliore pas à Prague. Les rigueurs de l'exil ne l'ont pas dressé, il ne sait toujours pas faire le beau ni hurler avec les loups. Mais ce n'est pas tant sa propre détresse qui le préoccupe que celle qui menace la société humaine et les Juifs en particulier. Son nouveau projet en découle : fonder un théâtre. Un théâtre juif, avec des pièces juives qui, comme dans Gerechtigkeit montreront que les souffrances des Juifs ne sont ni un fantasme, ni une fatalité, ni un châtiment, mais une monstrueuse injustice et, espère-t-il surtout, qui réveilleront leur sens communautaire et la confiance en eux. Pour fonder un théâtre, il faut de l'argent. Lux y met ce qu'il lui reste, démarche l'une après l'autre les personnalités juives et assiège les entreprises juives riches. Il réussit avec cela à monter deux ou trois représentations par son Jüdisches Kammerspiel qui, aussitôt, prend fin avec ses maigres ressources, et Lux sort son dernier centime pour payer ses acteurs.

En Allemagne, l'aryanisation fait rage, le poison hitlérien s'infiltre en Europe Orientale, la S.d.N. est impuissante, les puissants ont la tête ailleurs, et ceux qui ont conscience du danger n'arrivent pas à se faire entendre. Lux n'en démord pas pour autant : il faut secouer l'opinion publique, faire réagir les dirigeants du monde et encourager les Juifs à la résistance. Mais comment se faire entendre du monde entier ? Et bien qu'au moins la S.d.N. serve à cela ! Et Lux décide de venir à Genève, de se faire admettre dans la Salle du Conseil et, lors d'une séance, de prononcer devant les hommes d'État stupéfaits un discours enflammé d'avertissement et de réveil des consciences.

Il parvient à rassembler la somme nécessaire au voyage et le 4 juin Arne Laurin rédacteur en chef de la Prager Presse - et secrétaire personnel de Masaryk - lui remet une lettre de recommandation auprès du journaliste Paul Du Bochet. Choix judicieux, car cet "Albert Londres suisse" connaît tout et tout le monde, a une grande expérience de la politique internationale et, surtout, a très tôt su déplaire au régime nazi : il ne lâchera pas Lux et sera son meilleur contact à Genève.

Première escale : Paris, pour récolter dans les milieux d'émigrés, de quoi étoffer son intervention genevoise.

Nouvelle et amère déconvenue.

Personne ne le renseigne, personne ne s'intéresse, personne ne l'écoute, tout le monde se défile. Il fait beau, il fait chaud, on vient d'obtenir des congés payés, la semaine de quarante heures, de substantielles augmentations de salaires, Ray Ventura chante «Tout va très bien, Madame la Marquise...» et Lux erre à travers Paris, seul, comme un prophète dans le désert à la recherche de son peuple.

À Genève, où il arrive le 26 juin, il est accueilli par Du Bochet qui lui procure une carte de presse pour assister aux séances de la S.d.N. et... le cauchemar continue. Il y règne une si épouvantable atmosphère d'impuissance, de prudence, de mesure et d'apathie que Lux comprend vite que le dossier le mieux préparé n'aurait servi à rien. Devant cette assemblée de spectres qui calculent froidement - et faux - et qui prennent posément "en considération" les propos de chacun, un discours enflammé serait sans le moindre effet. Non qu'ils ne compatissent au malheur des autres ou ne sachent discerner le droit du non-droit, mais il suffit qu'ils franchissent le seuil de la Salle pour se désincarner. Il ne trouve de vitalité que dans la grossièreté des journalistes italiens qui chahutent Hailé Sélassié venu, lui aussi, demander justice pour son peuple.

Dans sa chambre de la Pension Élisabeth, place des Alpes, où il est descendu, Lux fait le point.

Le crédit de la S.d.N. est tombé si bas depuis le retrait et le réarmement de l'Allemagne, et l'agression italienne de l'Abyssinie, qu'il ne faut plus rien en attendre. Tout au plus faut-il espérer troubler ce ballet diplomatique délicat et feutré qu'elle oppose à la chiennerie hitlérienne.

Par quel moyen, et pour quel résultat ?

Le résultat escompté par Lux est de se faire écouter par Anthony Eden, ministre des affaires étrangères en Grande-Bretagne, seule selon lui - malgré l'accord naval germano-britannique - en mesure d'enrayer la machine infernale.

Le moyen, dans ce monde de sourds ? Un éclat violent.

Abattre quelqu'un, un de ces criminels justement, comme vient de le faire à Davos, en février, le jeune David Frankfurter en tirant sur le nazi Gustloff ? Hélas - si l'on ose dire - non : Stefan Lux n'est pas un assassin. Dès lors, il n'a plus le choix car il ne voit qu'une vie à sacrifier : la sienne.

Et, dans la nuit du mardi 30 juin au mercredi 1er juillet, il rédige ce qu'il appelle son Memorandum :

Sir Eden

Quand un homme prend la parole avant la mort qu'il a choisie librement, après mûre réflexion, il a le droit d'être entendu. Même quand il s'adresse au représentant d'un puissant Empire de cette terre.

Permettez-moi alors, Sir Eden, de laisser de côté tout ce qui peut concerner ma personne sans importance; sans les circonstances exceptionnelles de ma mort, je serais peut-être aussi qualifié pour m'adresser à vous, permettez-moi donc d'entrer immédiatement dans le vif du sujet...

Je crois qu'il m'est permis d'affirmer que j'exprime la conviction profonde non seulement des hautes personnalités réunies ici, mais aussi, et surtout, de la très grande majorité des Nations qu'elles représentent : je vous demande, Sir Eden : Liquidez le plus vite possible le problème italo-abyssin, écartez tous les obstacles de procédure et autres, abrogez les sanctions contre l'Italie, établissez la paix complète avec l'Italie et gagnez par là une coopération totale sur les problèmes brûlants de l'Europe.

Car il y a un problème important et urgent; il n'y a aucun travail qui ne puisse être interrompu devant ce problème et on n'a plus le droit de perdre de temps; la solution rapide, nette et énergique ne doit pas être retardée de semaine en semaine, ni même de jour en jour.

Ce problème unique... c'est l'Allemagne.

Sir Eden, quand les derniers mots d'un homme qui confirme par sa mort publique sa foi en l'homme et son angoisse pour les hommes, sa conviction la plus intime et la plus sacrée, parce qu'il ne voit pas d'autre moyen pour se faire entendre par les gouvernants, si ces mots, cette voix désespérée, méritent qu'on les croie, alors, Sir Eden, croyez-moi.

Dans un an, dans six mois peut-être, vous serez devant des ruines, dans le sens le plus strict, le plus vrai de ce mot - devant des ruines fumantes, et aussi devant les ruines de votre patrie.

C'est la dernière, la toute dernière minute, Sir Eden. La plus terrible explosion du monde est imminente si nous n'agissons pas immédiatement, pendant cette session, je n'aurais pas l'audace, Sir Eden, de vous donner des conseils, à vous, homme d'État dirigeant de Grande-Bretagne...

Mais il est des circonstances qui se laissent expliquer moins par la politique que par les motifs humains...

Que l'Allemagne se réarme au mépris des accords internationaux comme aucun État ne l'a jamais fait, on le sait dans toutes les chancelleries d'Europe, et vous le savez probablement, Sir Eden, mieux que quiconque. Mais vous ne voulez pas voir ce fait terrible, Sir Eden. Vous ne voulez pas y croire. Vous espérez toujours empêcher le malheur parce que vous croyez aux retentissantes déclarations pacifiques du gouvernement allemand. Et vous y croyez car vous ignorez une chose. Et si vous la pressentez, vous la refusez, vous ne la laissez pas pénétrer votre conscience de même qu'elle n'a pas encore pénétré la conscience de votre nation. Cette chose la voici :

Le gouvernement allemand, le groupe, qui dirige aujourd'hui sans scrupules le destin de la nation allemande, est composé sans exception de criminels.

Quand un homme tente désespérément, en ultime sacrifice, d'arrêter une catastrophe mondiale, il ne doit pas craindre d'appeler par leur nom des choses à peine murmurées dans l'Europe officielle.

Je ne dis pas, Sir Eden, je crie tout haut : vous avez affaire en Allemagne, à des criminels ! Les partenaires allemands avec lesquels vous traitez, vous discutez, vous échangez des notes, sont des criminels... Des êtres moralement et psychiquement dégradés présentant tous les traits caractéristiques des bandits les plus corrompus. Leur casier judiciaire fort chargé, est parfaitement connu.

Comment ce groupe de criminels notoires a-t-il pu prendre le pouvoir, grâce à une escroquerie à une vaste échelle et sans précédent, les historiens futurs auront la tâche de l'expliquer...

Ces gens se moquent du fair-play, auquel votre pays, Sir Eden, semble tenir toujours...

Et parce que l'Angleterre a cru aux manœuvres allemandes, parce qu'elle s'est toujours laissé persuader, le monde a hésité et a attendu, le crime a grandi et il a pu devenir si grand qu'il menace aujourd'hui le monde entier.

Sir Eden, je vous demande, avec mes dernières forces, regardez les faits en face...

Prenez l'initiative, réagissez, agissez. Et si votre cabinet ne comprend pas ce que veut dire une vraie politique humaine, abandonnez tout. Je ne parle pas en dilettante, une menace extraordinaire justifie des moyens extraordinaires. Présentez-vous devant votre jeune roi, devant votre nation et éclairez-les.

Je voudrais croire profondément que ce miracle se produira; que la mort d'un petit écrivain à peine connu répandra un peu de clarté et de vérité...

Avec mon sincère et respectueux dévouement.

Stefan Lux [trad. libre de Moshe Levani]

Le 2, il écrit encore quelques lettres, à sa femme, à Du Bochet, au Docteur Heller de Prague pour recommander sa femme et leur fils à sa bienveillance, au roi Édouard VIII - roi depuis janvier et pour encore six mois -, au Times, au Manchester Guardian, à L'Intransigeant de Paris. Le soir, il règle sa note de la pension, rédige son testament, et prépare une dernière lettre, destinée au Secrétaire général de la Société des Nations Joseph A. Avenol, pour s'excuser du dérangement et lui confier l'acheminement des autres lettres. Le lendemain matin Stefan Lux se rend une dernière fois à la Salle du Conseil Général, non plus à la tribune de la Presse, mais dans la salle, s'étant - semble-t-il - mêlé aux délégués pour ne pas éveiller l'attention de l'huissier placé devant la porte.

Au cimetière de Veyrier, de nombreuses personnalités et une foule très impressionnée entourent Madame Lux arrivée avec son fils - la communauté juive de Prague s'est cotisée pour leur payer le voyage.

Le grand rabbin Poliakoff a pris la parole, ainsi que Maurice Lévy-Wallisch, président de la Communauté juive de Genève, et Robert Dell, rédacteur au Manchester Guardian et président de l'Association internationale de la Presse accréditée à la Société des Nations, qui termina ainsi : «Stefan Lux, que pouvons-nous dire de votre geste ? Geste inutile peut-être, mais geste héroïque, geste d'abnégation suprême. Nous pouvons au moins assurer devant votre cercueil, que nous n'abandonnerons jamais la cause de la solidarité humaine, pour laquelle vous avez sacrifié votre vie, et que nous ne serons jamais neutres devant le crime». Et un mois plus tard, tandis que naissait le Congrès juif mondial dans la salle même où s'était sacrifié Lux, Nahum Goldmann déclarait : «On édifiera un jour, en Allemagne, des monuments à la mémoire de Stefan Lux».

Et à Genève ?...

Soixante-dix ans après cet acte aussi courageux que désintéressé, on ne peut s'empêcher de penser tout de même à ce qui se serait passé si Stefan Lux, au lieu de se détruire, avait mis ce courage et ce désintéressement au service de la résistance antinazie. En rendant hommage à sa cause mais en condamnant son geste, Léon Savary, concluait : «Les hommes capables de lutter pour la justice ne doivent pas se tuer, ils doivent rester à leur poste».

Sources principales : Journal de Genève du 7 juillet 1936. - Der Opfertod von Genf : die Tat des Stephan Lux vor der Völkerbundsversammlung dans l'Israelitische Wochenblatt für die Schweiz du 10 juillet 1936. - Arnold Hahn : Vor den Augen der Welt ! Warum starb Stefan Lux ? Sein Leben, seine Tat, seine Briefe (Prag : Verlag der Cechoslovakisches Liga gegen den Antisemitismus, 1936). - Moshe Levani : Il y a trente ans : Stefan Lux dans Le Monde juif de janvier-mars 1966. - Archives de la Société des Nations : Registry n° 15/24650/17433.

Merci à Laurence Zagury-Sananès, †Judith Markish, †Philippe Schwed, Milena Galušková (Prague), Gerald Schwab (Alexandria, VA) et au Centre de Documentation juive contemporaine (Paris).

N.b.: une version remaniée - pas par moi - de cet article a paru dans la Wikipédia.

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Date

12/06/2006

Lieu

Rue du Général- Dufour 24, 1204 Genève, Suisse
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Auteur

J.-C. Curtet

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