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Soirée magique au Grand Théâtre de Genève

Mercredi 8 mai 2002, j'ai eu le plaisir d'être invité par Edouard Chappot pour assister à une production de l'un des plus longs opéras du répertoire: Götterdämmerung, le Crépuscule des Dieux de Richard Wagner.

Comme dans tout le répertoire de Wagner, la pâte sonore était très dense, le discours musical et dramaturgique truffé de surprises. Sous la direction d'Armin Jordan, l'orchestre de la Suisse romande, qui signait ce soir-là sa dernière représentation de l’œuvre était au mieux de sa forme. La fosse réunissait 90 musiciens, comme autant d'artisans déployant tout leur talent au service de la musique du maître de Bayreuth. Parmi eux se trouvait Edouard Chappot qui avait délaissé son habituel compagnon le trombone pour emboucher une trompette basse, instrument très rare que Richard Wagner a eu le premier l'idée d'inclure dans un opéra. A relever qu'il ne l'utilise que dans la Tétralogie (cycle de 4 opéras totalisant 15 heures de musique et intitulé "l'Anneau du Nibelung").

Edouard Chappot avec la trompette basse (à gauche) dont il jouait par endroit dans cet opéra.

Edouard présentant la partition manuscrite de Götterdämmerung, pour trompette basse.

A la pause, j'ai eu le plaisir de franchir le rideau de fer pour entrer de plain-pied dans le monde magique des faiseurs de rêves. J'ai découvert un plateau immense, encombré d'accessoires. Les machinistes s'affairaient à transformer un salon bourgeois en stade de football. Aucune agitation intempestive: chacun connaissait exactement son rôle pour que l'immense machine de l'opéra fonctionne sans encombre. Sous la scène, les "dessous", une cage très profonde parcourue d'ascenseurs en tous genres, la machinerie de ce monstre sacré qu'est le plateau d'un opéra.

A la buvette des musiciens, j'ai été très étonné de ne pas rencontrer des chanteurs. On m'a appris que les contacts entre la fosse et le plateau étaient plutôt rares. Hormis la tenue de soirée des musiciens - qui n'a d'ailleurs rien d'extravagant - on aurait cru se trouver à la cafétéria de n'importe quel bureau ou usine à l'heure de la pause.

De retour dans la salle, j'ai remarqué que les jeunes n'étaient pas quantité négligeable dans le public. Peu de toilettes, nous n'étions pas soir de première. Ca et là, quelques snobs jetaient, outrés, leurs petits cris d'orfraie: "Quel scandale! Jucher notre Hagen sur une poubelle! Mais où va l'art?"

Quoi que très peu sensible à la mythologie germano-scandinave, j'ai tout de même apprécié de pouvoir suivre l'action grâce aux paroles projetées au-dessus de la scène à l'aide d'un beamer. Malgré quelques longueurs, le temps m'a paru très court. A aucun moment, je ne me suis ennuyé. Certes, les facéties des metteurs en scène (Caurier Patrice et Leiser Moshe) m'ont paru tantôt surprenantes, tantôt décapantes et tantôt franchement ridicules. Ainsi de voir ces nornes énormes (une au moins) en justaucorps se tirailler des pellicules de films qui faisaient office de fils d'Ariane. Mais le rôle du metteur en scène n'est-il pas justement d'offrir au public matière à réflexion? N'est-il pas de souligner en quoi l’œuvre du répertoire est actuelle? Même si les partis pris étaient parfois discutables - tel le Rhin vidé de ses eaux où les pauvres nornes brassaient l'air pour y nager - je pense qu'il faut oser casser le moule de la tradition pour offrir aux spectateurs un regard neuf, une lecture inédite.

Les voix des chanteurs était magnifiques, "énaurmes" comme aurait écrit Gustave Flaubert. Et ce fut une surprise de découvrir, en fin de soirée, à la cave valaisanne sise en face du Grand Théâtre, que l'interprète de l'un des rôles-titres, avait l'apparence d'un homme ordinaire. Sur scène - était-ce l'effet de sa voix? - je l'aurais pris pour un géant.

Autre étonnement: le démenti formel de cette mauvaise blague : "Quelle différence y a-t-il entre une chanteuse wagnérienne et un éléphant? - Environ 500 grammes."

A part quelques rares exceptions, j'ai pu constater une morphologie plus ou moins normale chez ces athlètes de la voix que sont les interprètes wagnériens.

Mais la plus grande joie de l'après-spectacle fut notre rencontre avec Armin Jordan, le chef mythique de l'OSR. Edouard Chappot et moi étions attablés avec Pierre Pilloud, premier tubiste soliste, Claude-Alain Barmaz et Gérard Métrailler, trompettistes, Jean-Pierre Surget, premier soliste de cor anglais qui fit ses débuts sous le "règne" d'Ernest Ansermet et qui prenait ce soir-là congé de l'OSR pour une retraite bien méritée. Le directeur du Grand Théâtre ne lui avait-il d'ailleurs pas remis en guise de cadeau d'adieu la corne dans laquelle Siegfried soufflait ce soir-là pour mimer les sonneries de cor? Nous devisions donc de choses et d'autres alors qu'à une table voisine avaient pris place les acteurs de Götterdämmerung entourant Armin Jordan, le chef invité de cet opéra.


Ici on peut voir Edouard Chappot en conversation avec Armin Jordan, le grand chef d'orchestre qui a dirigé l'OSR durant 12 ans, en tant que chef titulaire.


A un moment donné, celui-ci quitta la table pour... venir s'asseoir à la nôtre. Quelle joie j'éprouvai de partager la table de celui dont j'avais admiré le charisme lorsqu'il interprétait le Parsifal de Syberberg !

Quelle surprise aussi de découvrir que cet homme d'apparence inaccessible était aussi simple que mon voisin de palier ! Sa conversation ne respirait à aucun moment la suffisance. Je découvrais un homme simple habité par une sincérité peu commune. Et c'était un réel plaisir de l'entendre converser avec ses amis les musiciens. Point ici de relations distantes de "maître" à "sujet", mais plutôt des propos simples et directs, empreints d'une réelle amitié.

Après avoir dirigé le gigantesque opéra Götterdämmerung durant 5 heures, voici Armin Jordan à l'heure de la pause à la Cave valaisanne.


Et lorsque le maître s'engouffra dans la petite voiture d'Edouard qui le ramena à l'hôtel, il releva les merveilleux talents de musicien dont le taximen avait fait la preuve. A ce moment-là, j'éprouvais le sentiment de vivre un instant de parfait bonheur. Merci Edouard !

Pierre-Marie Epiney, 10 mai 2002

photos : Pierre-Marie Epiney

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