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Le départ pour le Brésil: "une période assez sombre de notre histoire"

Le Musée gruérien propose une exposition retraçant l'histoire des différents flux migratoires entre des habitants de la région et le Brésil ainsi qu'entre des Portugais et la Gruyère. L'exposition signée Thomas Brasey se termine le 15 avril. Elle s'intitule "Nova Vida" et est le résultat de la 10e enquête photographique fribourgeoise. L'exposition a été conçue par Isabelle Raboud, directrice et conservatrice du musée et Paola Lopez Garcia, stagiaire en histoire contemporaine, accompagnée de Christophe Mauron, conservateur du musée, qui a accepté de répondre à nos questions. Sonia Maria Zumkeller raconte dans un article à lire ici une partie de l'histoire de son arrière-arrière-arrière grand-père Philipp Michael. Il avait quitté la Gruyère pour la région de Limeira dans les années 1850.  

Christophe Mauron, conservateur du Musée gruérien.

 

Le bicentenaire de Nova Friburgo est-il lié au choix de primer le travail de Thomas Brasey ?

Le projet sur la migration de Thomas Brasey a été choisi pour la 10e Enquête photographique fribourgeoise en 2016. Le Musée gruérien et le Service de la culture ont convenu de présenter le livre et l’exposition en 2017-2018 dans le cadre du bicentenaire de Nova Friburgo.

Quel est le but de l’enquête photographique lancée sur concours ?

L’Enquête, qui a lieu tous les deux ans depuis 1996, vise à encourager la création artistique et à constituer un patrimoine photographique contemporain consacré au canton. Les images sont conservées à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg. Parmi les photographes primés figurent Anne Golaz, Nicolas Savary et Mathieu Gafsou. C’est la deuxième fois que l’Enquête est présentée au Musée gruérien. En 2004 le musée a exposé la série «Fenils», de Christophe Dutoit.

Comment avez-vous procédé pour extraire les images de la série «Boaventura» pour l’exposition «Nova Vida - Brésil Portugal» ? Quels ont été les critères de sélection ?

Le photographe Thomas Brasey a été associé de près à la scénographie de l’exposition. Dans une première salle il présente son travail en trois volets : portraits de descendants d’émigrés, paysages qui forment le carnet de route des migrants de 1819 et photos d’objets réalisés après son séjour au Brésil qui témoignent de cet épisode de manière plus symbolique et tissent des liens avec les migrations d’aujourd’hui. Dans la seconde salle de l’exposition c’est l’équipe du musée qui a mis en scène l’émigration des Suisses en 1819 et – pour tisser également des liens avec l’actualité – l’immigration portugaise en Gruyère. Il faut savoir à ce propos qu’en 1819 le Brésil appartenait au Royaume du Portugal; c’est donc une histoire d’allers et retours entre deux pays.

Un "Fribourgeois" du Nouveau monde. Photo: Thomas Brasey.

Qu’est-ce qui conduisait autant de citoyens suisses à abandonner leur vie ici pour le Nouveau Monde au XIXe siècle? Qu’ont-ils trouvé sur place?

Au début du XIXe siècle, la Suisse n’est pas le pays riche que nous connaissons aujourd’hui. C’est une période troublée. Dans la foulée des guerres napoléoniennes, l’Europe connait une crise économique suivie d’une importante famine en 1816. Les autorités de l’époque voient aussi dans l’émigration une solution au problème endémique de la misère, et considèrent qu’il vaut mieux envoyer une partie de la population outremer que de lui fournir assistance ou lui trouver des opportunités économiques sur place. C’est une période assez sombre de notre histoire quand on y réfléchit. Ce d’autant plus que sur 2000 émigrés, 300 trouveront la mort pendant le voyage. Les conditions sur place ne répondent pas à leurs attentes. Seule une minorité d’émigrés rencontre une certaine prospérité grâce à la culture du café. 

Un traité en 1818 a été négocié par le Gruérien Sébastien-Nicolas Gachet pour organiser l’immigration depuis Fribourg, vers la localité nommée Nova Friburgo, quelle importance a eu ce Monsieur Gachet?

Sébastien-Nicolas Gachet est le promoteur de l’expédition brésilienne. Il traite d’une part avec l’Etat de Fribourg et d’autre part avec le roi Jean VI, qui règne sur le Royaume uni du Portugal, du Brésil et des Algarves de 1816 à 1822. Pour l’organisation du voyage, il s’associe avec deux autres personnages : Jean-Baptiste Jérôme Brémond et Frédéric Frey, chargés du transport des colons de Suisse en Hollande. Une organisation défaillante, de même que des tentatives répétées d’enrichissement personnel aux dépends des colons et des deux Etats jetteront le discrédit sur ces trois organisateurs peu scrupuleux.

La date du 4 juillet 1819 signifie-t-elle le début d’une grande transhumance, depuis Estavayer-le-Lac jusqu’à Nova Friburgo ?

Le voyage est très long et éprouvant pour les colons; il dure plus de trois mois entre la Suisse et la Hollande, puis entre 55 et 122 jours selon les bateaux pour la traversée vers le Brésil. Il s’agit vraiment d'une émigration «suisse». Parmi les 2006 émigrés figurent certes une majorité de Fribourgeois (830) mais aussi des ressortissant du Jura alors bernois (500), du Valais, d’Argovie, Lucerne, Soleure, Vaud, Schwytz, Neuchâtel et Genève, dans l’ordre d’importance.

Plus récemment, des Portugais ont fait le déplacement depuis chez eux en 1970, jusqu’à la Gruyère. Il y a aujourd’hui 25’000 ressortissants du Portugal dans le canton de Fribourg, c’est énorme, comment l’expliquer ?

Les premiers immigrés portugais en Suisse viennent pour des raisons politiques, dans les années 1950-1960. Ils fuient le régime de Salazar. Il faut ajouter qu’à cette époque les autorités helvétique encourage davantage l’immigration en provenance d’Espagne et d’Italie, en supposant que les Portugais seront plus difficiles à intégrer. Dans les années 1970, l’immigration italienne et espagnole diminue, et le Portugal connaît d’importantes difficultés économiques liées à la crise pétrolière et à la décolonisation. C’est l’époque des saisonniers qui travaillent quelques mois en Suisse puis retournent au Portugal. L’attraction de la Suisse romande et du canton de Fribourg en particulier est liée au développement du secteur du bâtiment et au nombre de chantiers petits et grands lancés dès les années 1960 dans notre pays (autoroutes, barrages, stations de ski, villas, etc.), de même qu’au besoin de main-d’œuvre pour les tâches domestiques et dans le tourisme. Des recruteurs sont très actifs entre la Suisse et le Portugal, pour faire venir les travailleurs et répondre aux besoins de l’économie suisse en plein essor. Plus récemment, depuis les années 2000, les immigrés portugais ont des profils plus variés, et un niveau de formation plus élevés que leurs prédécesseurs.

Qu’avez-vous voulu décrire dans l’exposition sur cette immigration ? Un besoin pour la population portugaise migrante de mieux vivre ? De fonder leurs familles ailleurs, sur une terre accueillante économiquement ? Ou s’agit-il surtout d’une immigration par le travail ?

Nous nous sommes efforcés de décrire ces processus de migration au plus près de la réalité, et de les inscrire dans la durée : En Suisse, depuis le XVIe siècle, 10% environ de la population peut être considérée comme «émigrée», temporairement ou définitivement. La migration est une donnée permanente de nos sociétés, même si elle varie en intensité selon le contexte. Au-delà des intentions politiques, des motivations économiques et des chiffres, nous nous sommes aussi efforcés de mettre en évidence des trajectoires individuelles, évidemment plus complexes et nuancées que les statistiques. A la fin de l’exposition, des immigrés portugais de différentes époques et provenances racontent leurs souvenir liés à l’immigration et à la vie en Suisse.

Enfin, comment décrire l’inscription de la culture portugaise dans la culture fribourgeoise et plus précisément au sein du paysage culturel gruérien ?

Le canton de Fribourg se caractérise à la fois par une identité culturelle revendiquée, un fort ancrage local et une certaine ouverture au monde. Sans faire d’angélisme, nous observons que les relations entre la collectivité d’origine portugaise et les autres collectivités présentes dans le canton se passent plutôt bien. Le centre portugais de la Gruyère, dont nous parlons aussi dans l’exposition, est un lieu de rencontre pour de nombreuses personnes qui viennent de toute la Suisse romande. A Bulle, les Portugais participent chaque automne à l’organisation de la fête de la bénichon. 

Comment les Portugais de la région ont-ils réagi après avoir vu l’expo ?

Nous avons reçu beaucoup d’échos positifs. Certains membres de la collectivité d’origine portugaise, qui se sont forcés durant plusieurs décennies à devenir «plus suisses que les Suisses», auraient préféré une plus grande discrétion : ils ne tiennent pas forcément à apparaître comme membre d’une «communauté» portugaise aux contours forcément flous. D’autres auraient préféré que nous mettions en évidence la culture portugaise, plutôt que les trajectoires des personnes, mais c’est un choix que nous assumons et qui était nécessaire.

Propos recueillis par David Glaser

Le livre "Boa Ventura" de Thomas Brasey est disponible chez la maison d'édition Kehrer.

Informations sur l'exposition

 

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Date

20/02/2018

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Auteur

David Glaser

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