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Une sœur fribourgeoise sur la Voie sacrée

Pendant la Grande Guerre, une sœur de Saint-Paul tient un journal. Rosalie est aux premières loges, à Bar-le-Duc, où la congrégation possède une imprimerie depuis 1879.

Une dizaine de sœurs typographes et imprimeuses de la congrégation fribourgeoise de Saint-Paul passent la Première Guerre mondiale à Bar-le-Duc où l’Œuvre possède une imprimerie. Cette ville proche de la ligne de front est au départ de ce qu’on a appelé plus tard la Voie sacrée: la route de ravitaillement de la bataille de Verdun en 1916. La ville est plusieurs fois bombardée. Elle est touchée par près de 600 bombes qui font une petite centaine de morts. Envoyée de Fribourg, Sœur Rosalie tient un journal au long de son séjour. Il vient d’être redécouvert dans les archives de la congrégation à Fribourg. La religieuse le commence le 4 août 1914. Elle est impressionnée par le départ des soldats: «À 5 heures du matin, la grande place de la gare présentait un spectacle saisissant. Elle était toute noire de monde: réservistes accompagnés de leur famille; les hommes tristes mais pleins d’un calme courage; les femmes en pleurs, mais résignées… nulle part aucune récrimination.»

Les religieuses restées à Bar-le-Duc pendant la guerre. Sœur Rosalie est assise sur le banc, tout à droite. Archives de la Congrégation de Saint-Paul à Fribourg.

Dès les premiers jours de guerre, elle décrit le ciel enflammé et le bruit lointain des canons. Et la crainte de la famine: «Plus d’un million d’hommes massés aux frontières, et les moissons qui s’annonçaient si belles n’ont que des vieillards, des femmes et des enfants pour les faire. Presque plus de chevaux valides, tous réquisitionnés.» Puis, les premiers trains de blessés arrivent du front. Les sœurs préparent des matelas de paille et de copeaux. Le 29 août, l’imprimerie est réquisitionnée: 650 soldats sont amenés. Les sœurs aident comme elles le peuvent. Dix jours plus tard, on évacue les blessés, car la ville n’est plus sûre. Ils sont remplacés par des civils qui fuient les combats.

L’imprimerie de Bar-le-Duc. Archives de la Congrégation de Saint-Paul à Fribourg.

Le 5 septembre, une partie des sœurs, surtout les plus jeunes, sont évacuées à Fribourg. Le mois de septembre est terrible: c’est la bataille de la Marne et le front se rapproche de Bar-le-Duc. Le bruit des canons retentit jusque dans la ville. Le 12 septembre, sœur Rosalie écrit: «Hier soir, les détonations étaient si fortes, si répétées, qu’elles nous coupaient la respiration». Elle décrit les enterrements: «On croit qu’on ne laisse pas les morts dans les cercueils, il en faudrait trop! Les officiers probablement sont enterrés dans les cercueils, les simples soldats dans des sacs.»

Les Allemands font peur: «Des témoins citent d’eux des traits de barbarie affreux… Ils tirent sur les hôpitaux, ils tuent femmes et enfants, voulant, disent-ils, exterminer la race.» La rumeur rapporte qu’ils veulent prendre Bar-le-Duc parce que c’est la ville natale du président de la république Raymond Poincaré.

Après les deux premiers mois de guerre, la situation se calme un peu, la ligne du front s’éloigne. Les sœurs profitent de jours de sortie pour faire des pèlerinages sur les lieux même de la bataille de la Marne. Il y a une sorte de fascination à visiter ces endroits si peu de temps après. Le 10 octobre 1914, elles se rendent à Notre-Dame-des-Grâces, une chapelle près de Vassincourt, village à moitié détruit par les bombes et abandonné. C’est un spectacle de désolation qui s’offre à elles. En mars 1915, elles vont à Saint-Joseph, à une heure de Bar-le-Duc, où les Allemands furent arrêtés durant la bataille de la Marne. Au mois de mai 1915, le lundi de Pentecôte, elles organisent un pique-nique à la ferme du Goulot, où se sont livrés une grande partie des combats dont dépendait le sort de Bar-le-Duc.

Les sœurs dans leur parc derrière leur maison à Bar-le-Duc. Archives de la Congrégation de Saint-Paul à Fribourg

La situation s’aggrave à nouveau en 1916, l’année de la bataille de Verdun. La ville est bombardée par les taubes (avions allemands) et les zeppelins. Le 1er juin, trois bombes éclatent devant la maison des religieuses. Elles se réfugient dans leur chapelle pour prier. «Jugez de notre ferveur à ce moment de terreur où les bombes éclataient de tous côtés. Après avoir dit un chapelet, les litanies de la Sainte Vierge d’invocations, voilà que nos vitres volent en éclats, toutes instinctivement courbons la tête et croyons à notre dernier moment», écrit-elle. Les dégâts sont importants. Deux hommes ont été tués dans la maison des religieuses, un permissionnaire se rendant dans la poste de Verdun organisé dans leur bâtiment et un passant voulant se mettre à l’abri dans le corridor.

Malgré les événements tragiques qu’elle décrit, elle truffe son texte de passages plus légers, rappelant que les soeurs rient aussi dans ces moments difficiles. Par exemple, un jour où elles se sont réfugiées dans la cave, elle décrit le fou rire général qui éclata lorsque des sœurs sont tombées dans les caisses sur lesquelles elles s’étaient mises à genoux pour prier. Ou la nuit où, lors d’une alerte, deux religieuses sont descendues précipitamment en camisole et, se croyant seule à la cave, se sont cachées derrière un paravent pour s’habiller, alors qu’il y avait un soldat à côté.

L’imprimerie de Bar-le-Duc. Archives de la Congrégation de Saint-Paul à Fribourg.

Jusqu’à la fin de la guerre, Bar-le-Duc est régulièrement bombardée. Les habitants lassés manquent de prudence. Les sœurs aussi restent dans les ateliers de l’imprimerie malgré les alertes, car ces incessants allers-retours dans les caves gênent le travail et, «les auteurs qui ne sont pas au front se plaignent; ils ne connaissent pas nos difficultés». Pourtant le danger est toujours là, comme le 1er septembre 1917: «Nuit affreuse. Bombardement intense. Tout un quartier de la ville (à côté de chez nous) est en flamme. Quarante-neuf ménages sans abri. Deux gros obus en face de chez nous, dans la rivière, qui ont fait des trous énormes; heureusement qu’ils sont tombés dans l’eau, sans cela notre maison tombait avec une partie du quartier.»

En octobre 1918, la ville est encore bombardée. Sœur Rosalie reprend sa plume le 11 novembre 1918. Elle peut enfin conclure son journal, par ses mots: «Vive la France! À elle la victoire… Ici, nous sommes fous de joie… Les Américains logeant dans notre parc sonnent la cloche toute la journée. Finish la guerre! finish la guerre! crient-ils de toute leur force.»

Anne Philipona


© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch

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