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Un futur général de Napoléon a dessiné Lutry

Avant de devenir un proche de l’empereur, Bacler d’Albe réalise des estampes des Alpes et des rives du Léman. Il reproduit une porte du bourg de Lavaux en 1785. Une véritable photographie.

L’estampe lithographiée intitulée Porte d’une bourgade entre Lausanne et Vevay, est tirée des Souvenirs pittoresques de Louis Albert Guislain Bacler d’Albe (1761–1824), édité à Paris en 1818. Bacler d’Albe l’exécuta en 1785. Il s’agit de la plus ancienne représentation d’une bourgade de Lavaux intra muros. Son réalisme en fait un témoignage remarquable de la vie villageoise au XVIIIe siècle.

Portrait du général Bacler d’Albe (1771–1824). Souvenirs pittoresques, 1818.

Né en Artois, Bacler d’Albe manifesta très tôt un goût pour le dessin. Cet intérêt lui donna l’idée de se rendre en Italie. Les Alpes qu’il dut traverser le subjuguèrent. Il décida de ne pas poursuivre son voyage et se fixa avec sa femme à Lausanne de mai 1785 à début novembre 1786. Séduit par le site de Sallanches dans le Haut Faucigny (États de Savoie), il s’y installa à la fin du printemps 1787 et y demeura jusqu’en février 1793. En avril, il s’enrôla dans l’armée révolutionnaire et commença une carrière militaire au côté de Napoléon Bonaparte. Militaire, cartographe et peintre, baron d’Empire dès 1810, il joua un rôle historique dans trois domaines: l’élaboration de la stratégie napoléonienne, la cartographie et la peinture de bataille. Il fut l’un des plus anciens compagnons de Napoléon et le plus proche conseiller militaire lors des prises de décisions stratégiques en tant que général et directeur de son cabinet topographique de 1799 à 1814. Géographe, il compte parmi les meilleurs cartographes de son temps.Alors qu’il résidait à Lausanne, il réalisa le croquis d’une des portes de Lutry. Cette scène est unique en son genre parmi les gravures, dessins et aquarelles de Lavaux au XVIIIe siècle. Elles sont extrêmement rares avant le tournant du siècle et représentent en général des vues d’ensemble des villages.

La porte du Grand-Pont de Lutry. L’image a été inversée à l’impression. Sur le dessin original comme dans la réalité, la maison se trouve à droite de la porte. Bacler d’Albe, Souvenirs Pittoresques, Planche No.10, Paris, Engelmann, 1818. Collection de l’auteur.

Il vaut la peine de détailler son dessin. En toile de fond apparaît la porte du bourg médiéval surmontée d’une tour et encastrée dans une muraille. Elle se trouvait à l’extrémité occidentale de l’actuelle Grand’Rue. Au-dessus de l’arc sont peintes des armes en forme de blason avec un ours en diagonale. Ce plantigrade pose la bourgade dans le contexte de l’Ancien Régime bernois. Deux fenêtres percées dans la tour permettent de surveiller la rue. Une porte donne accès à une sorte de chemin de ronde. Un toit pentu à deux épis de faîtages à pommeaux d’étain, portant chacun une «banderette» (petite bannière) ou girouette aux armes de la ville, recouvre le tout. Au premier plan, une maison de deux étages attire l’attention avec son large escalier extérieur en saillie à rampe en pierre de taille. L’escalier conduit à une porte rectangulaire à linteau droit saillant avec fronton. Ce linteau existe aujourd’hui en remploi au haut de l’escalier de la même maison reconstruite.

Le linteau décoré de la porte d’entrée de l’ancienne maison de l’Abbaye des tireurs avec la symbolique de l’oiseau (datant de 1570–1580), en réemploi au haut de l’escalier extérieur situé aujourd’hui Grand’Rue 1.

La colombe au centre du linteau renvoie à l’oiseau (le papegai) de la société de tir qui occupa l’édifice. C’est pourquoi Bacler d’Albe restitue la porte avec des motifs à chevrons tout comme les volets de la fenêtre carrée latérale. Ces motifs signalaient le caractère public de l’édifice. Au second étage, un ample balcon de bois à claire-voie soutenu par trois consoles surplombe l’escalier. On distingue, du côté droit, une fenêtre et un fil tendu sur lequel des légumes sont suspendus. Au rez-de-chaussée, une porte de cave s’ouvre sur la rue. Un banc est adossé au mur entre l’entrée de la cave et un décrottoir en pierre. Cette maison paraît complétée d’une annexe plus basse, d’un seul étage, avec trois fenêtres à tablettes; les volets sont aussi à chevrons; elle est couverte d’un toit de tuiles à cheminée. Par les motifs à chevron et l’épi faîtier avec girouette à fanion, l’ensemble a l’allure d’un bâtiment public, soit l’ancienne maison de l’abbaye des mousquetaires. Mais à la date de l’exécution du dessin, elle avait été vendue à un particulier. L’activité vigneronne, le personnage et les légumes qui sèchent sur le balcon ainsi que la femme et l’enfant au haut de l’escalier confirment l’usage privé de l’édifice.

Loin de s’intéresser uniquement à l’aspect monumental de la topographie urbaine, l’auteur a restitué une scène de rue comptant pas moins de quatorze personnages (six femmes, six hommes et deux enfants). Elle dépeint la vie quotidienne d’une bourgade de Lavaux en temps de vendanges. Les personnages montrent des attitudes spécifiques et contrastées. L’auteur fait intervenir diverses catégories sociales (vignerons, lavandières, bourgeois et bourgeoises), des deux sexes et d’âges différents. Le tout est éclairé par un soleil de fin d’après-midi, qui allonge les ombres. La scène est empreinte à la fois d’une grande sérénité et d’une intensité certaine due au labeur en cours et à la discussion animée des personnages centraux.

Dans le dessin comme dans ses peintures de batailles, Bacler d’Albe apporte à la fois une vue d’ensemble topographique et le sens du détail humain. Fin observateur, il a été attiré à la fois par un bâtiment peu ordinaire près d’une porte de ville élancée, et par une scène de rue dense mêlant activité vigneronne et convivialité urbaine. Il a su restituer le décor et l’atmosphère.

La lithographie publiée en 1818 correspond à un dessin dont l’exécution antérieure est datable de la mi-octobre 1785. Elle est représentative à la fois de la réalité topographique et d’une scène de rue en période de vendanges. La précision des costumes, de l’activité vigneronne et du cadre urbain permet d’assurer qu’elle n’est ni une invention, ni une reconstitution imaginaire, mais qu’elle a été réellement observée par Bacler d’Albe et fidèlement restituée. En effet, cet artiste ne néglige pas la représentation de l’humain. Comme le remarque un historien spécialiste de ses œuvres militaires: «Le dessinateur, fort des connaissances militaires de l’officier, place l’homme au premier plan de ses oeuvres. C’est l’apport original de Bacler qui décrit toujours les actions des combattants alors que les autres artistes peignent les paysages dans lesquels se sont passés les événements. De là l'atmosphère unique qui émane de ses gouaches. Enfant des Lumières, Bacler est un humaniste pour lequel l’homme au centre de la Création est la mesure de toutes choses (Isabelle Bruller et Christian Benoît, L’Art pendant la campagne d’Italie. La Liberté en Italie vue par les artistes du Dépôt de la guerre, 1796–1797, Paris, 1996).» Le dessin de la porte de Lutry anticipe cette démarche artistique. Le cadre monumental est second par rapport à la scène de rue qui révèle l’atmosphère à la fois intense et sereine d’une fin d’après midi d’automne. Pour Lavaux et sa région, c’est un document unique et même une véritable photographie de la vie quotidienne à Lutry en temps de vendanges une bonne dizaine d’années avant l’Indépendance vaudoise.


Jean-Pierre Bastian 


Pour en savoir davantage

Marie-France Acquart, «Bacler d’Albe hier et aujourd’hui à Saint-Pol», Ternesia, Revue du cercle historique du Ternois, 19, 2010, p. 39–48.

Marie-Marcelle Bacler d’Albe-Despax, Le général Bacler d'Albe, topographe de l’empereur et son fils, Mont-de-Marsans, 1954.


La porte du Grand-Pont

La porte du Grand-Pont dans les plans généraux de la paroisse de Lutry tirés en l’année 1705 par le commissaire Michel de Vevey. Archives cantonales vaudoises, GB 147a.

Entre Lausanne et Vevey à la fin du XVIIIe siècle, seul le bourg de Lutry était encore pourvu de murailles et possédait trois portes extérieures. L’estampe représente celle du Grand-Pont, côté Lausanne, facilement identifiable grâce au plan détaillé du bourg de Lutry daté de 1705 qui la fait apparaître avec ses caractéristiques et particularités. Elle fut détruite en septembre 1795.


© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch

Commentaire(s)

Martine Desarzens
Martine Desarzens 12/06/2016
Bonjour, cet article sur Lutry est passionnant.Je découvre Bacler d'Albe, et son séjours lausannois. Ce géographe, artiste et militaire avait beaucoup de talents pour le dessin, la porte du Grand-Pont de Lutry est si précise avec autant de détails ! Merci à l'auteur Monsieur Jean-Pierre Bastian et à Passé simple.

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