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En Indochine, Yersin se passionne pour des poules morgiennes

Émilie Yersin crée un poulailler modèle au début du XXe siècle. Son frère Alexandre, «vainqueur de la peste», émigre dans l’actuel Vietnam. Il y suit de près l’entreprise de sa sœur.

Le docteur Alexandre Yersin (1863–1943) acquiert la gloire en identifiant le bacille de la peste en 1894 à Hong-Kong. Il franchit ainsi un pas décisif dans l’éradication de l’abominable maladie qui terrorisait l’humanité. Il s’établit définitivement en Extrême-Orient. Cela ne l’empêche pas de se passionner pour l’élevage de poules que sa grande sœur Émilie Yersin a créé dans les hauts de Morges.


Le docteur Alexandre Yersin photographié en 1893. Commons Wikimedia

En bordure du dernier quartier de villas de Morges, à la limite actuelle des vignes, se dresse un fier chalet, un peu haut sur pattes, qui admire le Léman. Cette habitation, autrefois campagnarde, se nommait le chalet Yersin, construit en 1906–1907, en Bellevue.

Alexandre Yersin est un enfant de Morges, où il passa ses premières années dans une fratrie de trois enfants, élevés par une mère veuve qui tenait un pensionnat de jeunes filles. Alexandre Yersin était une personnalité hors du commun. Passionné de microbiologie, le jeune médecin abandonne son poste de préparateur-enseignant à l’Institut Pasteur pour découvrir les mers comme médecin de bord de cargos de la ligne qui dessert l’Indochine. Il se lance ensuite dans des explorations hardies à travers les collines alors inconnues de la cordillère annamite, avant de s’installer au bord de la magnifique baie de Nha-Trang, où il établira un institut Pasteur et une vaste exploitation agricole.

Le docteur Yersin avait une sœur, de deux ans son aînée, Émilie, restée célibataire. Du temps du pensionnat de jeunes filles à la rue de Lausanne, Émilie vécut avec sa mère. Elle enseignait le piano. Quand Mme Yersin mourut en 1905, Émilie Yersin donna une orientation nouvelle à sa carrière. À partir des quelques poules du pensionnat, elle développa une passion pour l’aviculture. Elle put acheter un terrain de campagne d’environ 8000 mètres carrés et construisit un chalet autour duquel elle organisa parc avicole, vergers et potager.


Le chalet Bellevue à Morges. Collection famille Bastardot.

Même si le docteur Yersin effectua vers l’Indochine une émigration définitive et ne repassa que brièvement à Morges, il garda un lien très fort avec sa mère, puis avec sa sœur. Il s’intéressa de près au projet avicole d’Émilie. Bien qu’avec beaucoup de respect pour son aînée, il lui donnait des conseils. Il la soutint financièrement.

Dans son roman Peste et Choléra, Patrick Deville surnomme Émilie Yersin «La Yersine». Par ce sobriquet un peu irrévérencieux, il souligne à quel point le frère et la sœur partagent le même caractère entreprenant, tenace, passionné de recherches et d’expériences scientifiques, l’un l’appliquant à la maîtrise du monde tropical, l’autre à la tenue d’un poulailler modèle.

Dans une revue agricole française, Émilie Yersin a publié, en 1921, une série de quatre longs articles illustrés. Elle y dresse un bilan détaillé de seize ans de détention, de soins, d’élevage, de sélection de poules et de production d’œufs. Avec un grand luxe de détails souvent chiffrés, elle rapporte son expérience concernant les différents types de poulaillers, la nourriture, l’hygiène, les soins en cas de maladie. Elle analyse les qualités des diverses races, le taux de réussite de la couvaison…

Émilie Yersin au milieu de ses poules. Photo parue dans La Vie à la Campagne, 1921, n° 214 à 217.

En ce début de XXe siècle, Émilie n’est de loin pas la seule à trimer dur pour tirer quelques profits d’un petit élevage, de la production de fruits et légumes. Ce qui est particulier à Bellevue, c’est que Mlle Yersin cherche «à agrandir et à perfectionner (son) élevage dans l’espoir que (son) travail engagerait (…) d’autres femmes à se vouer à cette branche encore peu développée en Suisse romande; (elle voulut) aussi connaître quel résultat on pouvait obtenir des volailles en les soignant bien». Elle ne cesse de faire des expériences qu’elle suit et poursuit avec un soin méticuleux.


Le docteur Yersin aviculteur

Bien qu’il lui ait déconseillé de se lancer dans ce projet, peu à peu, l’attention d’Alexandre Yersin est attirée par la nouvelle activité qui passionne sa sœur. Lors d’un très bref séjour en mars 1907, il visite le site de Bellevue. À chaque lettre d’Émilie, il accueille avec intérêt les nouvelles des expériences de l’avicultrice. Il lui procure du vaccin contre la diphtérie aviaire produit par l’Institut Pasteur de Lille. Il la renseigne sur la maladie, la félicite et l’interroge. «Je te félicite pour les beaux résultats de tes élevages de poussins. Alors la couveuse artificielle est-elle très supérieure aux couveuses naturelles?»

Et voilà qu’à son passage en Europe de 1912, il reçoit d’Émilie deux coqs pour lancer à Nha Trang un élevage avec des races européennes. Le voyage jusqu’en Indochine représentait alors trois bonnes semaines de navigation parfois sous des climats torrides. À bord, Yersin s’efforce de fournir les soins nécessaires à sa volaille. Malgré la mort d’un coq à l’arrivée, l’élevage indochinois peut démarrer. Dès lors, le docteur Yersin ne manque pas d’envoyer ce qu’il nomme sa «chronique mensuelle du poulailler» relatant avec la même minutie qu’Émilie, le nombre d’œufs pondus par telle ou telle poule, leur poids et bien sûr tous les détails permettant de suivre l’élevage… Désormais, frère et sœur échangent toute sorte d’informations concernant leur art avicole. On constate que les œufs produits à Nha Trang sont plus gros que ceux de Morges!

La correspondance peut prendre un tour involontairement comique: dans la même lettre, il est question de la bataille de Verdun et des «coqs Leghorn qui (à Nha Trang) ne font pas correctement leur travail», la dernière couvaison ayant en effet donné un résultat lamentable. On trouve ailleurs d’autres rappels des événements: «Tu manques de grain pour tes volailles; j’avais bien songé à t’envoyer du riz par colis postaux, malheureusement l'exportation de ce produit est absolument interdite pour la Suisse que l’on soupçonne, à tort ou à raison, de ravitailler les Boches», écrit Alexandre. Après la Grande Guerre, Émilie, qui partageait les idées patriotiques et antisocialistes de son frère, tirera le bilan suivant: «Ainsi dans leur modeste sphère d’activité, mes Poules (la majuscule est dans le texte original) ont contribué, dans les années de restrictions, au ravitaillement de leur patrie, sans se laisser déranger par le bruit lointain du canon, ni par la grève générale à laquelle elles auraient jugé indigne de se joindre, en braves Poulettes Suisses Romandes qu’elles sont.»

Jusqu’à la fin de sa vie en 1932, Émilie Yersin vécut dans son chalet en Bellevue, on peut dire, au milieu de ses poules, sans parvenir à l’aisance et au repos que sa constante application aurait pourtant dû lui procurer.

Jacques Longchamp


© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.

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