Connexion

Saisissez un nom de membre!

Saisissez un mot de passe!

J'ai oublié mon mot de passe.


Je souhaite devenir membre de notreHistoire.ch.

Je représente une institution.

Meurtre à l’ermitage

La Belle Époque? Un vagabond fruste et brutal, un vieillard simplet, solitaire et pieux, sur fond d’alcoolisme et de misère: voici l’histoire d’un crime crapuleux, commis dans un lieu époustouflant.

Le crime, commis le surlendemain de Noël 1906 et découvert deux jours plus tard, suscita beaucoup d’émotion: l’ermite occupant les grottes de la Madeleine, aux portes de Fribourg, avait été battu à mort et dévalisé. Une affaire crapuleuse, vite résolue et jugée en trois mois: l’assassin, arrêté dès le 30 décembre, sauva sa tête (le canton de Fribourg avait réintroduit la peine de mort en 1894), mais écopa le 19 mars 1907 de 30 années de réclusion, qu’il purgea au pénitencier de Bellechasse jusqu’au dernier jour.


Le dernier ermite, Joseph Neuhaus. Musée d’art et d’histoire Fribourg (inv. 2015-133).


L’assassin et sa victime

Ce Peter Hartmann avait 34 ans au moment des faits. Né à Tavel et tôt abandonné par des parents très pauvres, placé dans sa jeunesse chez divers paysans, il menait entre la Basse-Ville de Fribourg et les villages de la Singine une vie chaotique de vagabond, fortement alcoolisée, jalonnée de petits boulots et de petits délits. Il avait passé sept années en prison, colonie pénitentiaire ou maison de correction, et son dossier judiciaire s’ornait de sept condamnations subies entre 1891 et 1906, une tous les dix-huit mois en moyenne, pour «fravail» (vol de bois en forêt), scandale public, ivresse et menaces, résistance à l’autorité, vol et vol qualifié. Mais on n’est pas en présence d’un génie du crime, ce que démontre bien sa conduite après qu’il eut tué l’ermite. Non content de laisser dans la neige des traces de pas tachées de sang, il fit encore deux jours durant la tournée des bistrots de la capitale, en s’efforçant de vendre une paire de chaussures et trois chemises volées chez sa victime.

L’ermite, assurément pieux et solitaire, n’était pas davantage un génie du christianisme héroïque, dans la veine de saint Jérôme ou de saint Antoine, ni même un Nicolas de Flüe s’étant retiré du monde après en avoir goûté les honneurs et les charges. Johann-Josef Neuhaus, tiré de l’anonymat par l’assassinat à l’âge de 73 ans, était un pauvre diable dévot, typique de la campagne singinoise au cap du XXe siècle. Ancien facteur et aide buraliste à la poste de Tavel, retiré dans la solitude à la Madeleine où son office consistait à sonner la cloche trois fois par jour, il confectionnait des chapelets et des fleurs artificielles, vivant principalement de la charité de la famille Werro voisine, qui lui fournissait lait et pain. Les visiteurs lui laissaient parfois la pièce, mais l’assassin eut beau saccager le pauvre mobilier de l’ermite, éventrer sa paillasse et fouiller partout, il ne trouva qu’un petit rouleau de monnaie, non pas le trésor auquel, naïvement, il s’attendait. Toute la fortune de Neuhaus consistait en un billet de cent francs… déposé chez les Werro.

Que du trivial, donc, dans cette affaire, sauf bien sûr le lieu du crime, exceptionnellement spectaculaire; et voilà pourquoi l’événement fit le «buzz» dans les médias de l’époque. «L’industrie de la carte postale illustrée s’est emparée du crime de la Madeleine», releva La Liberté le 4 janvier 1907 déjà. «Il se vend en ville des cartes représentant le pieux ermite, victime de l’abominable forfait.» Le dossier iconographique de l’ermitage, au vrai, était bien fourni depuis longtemps.

Un ermite non identifié du XVIIIe siècle. Musée d’art et d’histoire Fribourg (inv. 2012-090).


Une attraction touristique

Creusé de main d’homme, entre 1680 et 1708, dans la falaise de molasse tombant à pic sur la Sarine, à 50 mètres au-dessus de l’eau, l’ermitage est une enfilade de pièces aménagées sur une longueur totale de 100 mètres par le Gruérien Jean-Baptiste Duprez et son compagnon, le Souabe Joannes Liecht, premiers occupants. Leur succédèrent, en alternance, des moines cisterciens ou trappistes ne supportant plus la vie communautaire, des laïcs âgés confits en dévotion et des familles pauvres que la commune de Raesch logeait là par manière d’assistance. Le dernier «semi-ermite», selon sa propre définition, joua le troglodyte jusqu’en 1967. Depuis lors, la Madeleine est un but de promenade.


Un site furieusement romantique. Dans la falaise, au fond, les fenêtres de l’ermitage. Gouache de Joseph-Emmanuel Curty, vers 1800. Musée d’art et d’histoire Fribourg (inv. 8027).

Mais ce fut une attraction touristique dès la fin du XVIIIe siècle, et elle le resta au temps du romantisme. La Madeleine fut vite popularisée par les auteurs de gravures et de guides. Le site semblait fait pour émouvoir le sentiment de la Nature cher aux lectrices et lecteurs de Jean-Jacques Rousseau. Avec ses falaises, couronnées de forêts, plongeant dans la Sarine, il était pittoresque et sombre à souhait. On l’approchait de préférence en bateau, l’embarquement se faisant au pied du pont couvert de la Basse-Ville de Fribourg, à l’embouchure du Gottéron. Romantisme, encore, de l’aventure. Avant d’être domestiquée par des barrages et des endiguements, la Sarine avait des humeurs torrentielles dangereuses. Le créateur de l’ermitage, Duprez, s’était d’ailleurs noyé le 17 janvier 1708 en chavirant avec sa barque… et les passagers, des étudiants, qu’il faisait traverser.

La distribution intérieure de l’ermitage – non moins remarquable, par son volume, que le site – est ainsi décrite dans le Dictionnaire géographique du Fribourgeois François Kuenlin en 1832: «Plusieurs cellules, une église avec un clocher, une sacristie, un réfectoire, une cuisine avec la cheminée, une grande salle, deux cabinets à côté, deux escaliers, une vaste écurie et une grande cave, dans laquelle il y a une excellente source d’eau vive.» Le tout taillé dans la roche. La famille qui l’occupait à cette époque en faisait volontiers les honneurs aux curieux. Au temps du pauvre Johann-Josef Neuhaus, nota La Liberté (31 décembre 1906) avec émotion, «on ne partait point de la Madeleine sans qu’il vous eût offert les plus belles fleurs de son modeste jardinet».

Jean Steinauer


© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch

Commentaire(s)

Ajouter un commentaire