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Destin de soie: parcours d’une robe neuchâteloise

Un somptueux costume commandé par une aristocrate neuchâteloise dans les années 1770 a passé de main en main dans la même lignée familiale.

Le Musée de Valangin conserve aujourd’hui une robe à la française déposée par le Musée Rousseau de Môtiers: la robe dite «de bal» d’Henriette Dorothée DuPeyrou (1751-1818). Le Musée Rousseau a eu la chance de recevoir de la part de Pierre-Arnold Borel-de Rougemont, en même temps que cette robe, un historique complet de son parcours. Il nous entraîne à la découverte d’un destin familial fabuleux sur pas moins de trois siècles.

La robe d’Henriette Dorothée DuPeyrou, profil et face. Château et musée de Valangin.


Henriette Dorothée de Pury, fille du colonel Abram de Pury et de Julie Régine Chambrier, est âgée de 18 ans lorsqu’elle épouse en 1769 Pierre-Alexandre DuPeyrou à Neuchâtel. Dans les années suivant son mariage, elle fait confectionner, peut-être en France, une robe aux plis du dos caractéristiques: une robe dite «à la française» faite dans un façonné de soie lyonnais bleu clair dont le motif est à la mode entre 1750 et 1780.

La robe à la française est la tenue féminine la plus représentative de l'esthétique vestimentaire sous Louis XV, bien qu’elle reste portée jusqu’à la fin du règne de Louis XVI. On la revêt sur un corps à baleines qui, en serrant la taille, donne au buste la forme d’un cône posé sur sa pointe, et dessine la «gorge élevée, blanche et respirante» évoquée par l’écrivain Rétif de La Bretonne et que l’on admire à cette époque. Les jupons reposent quant à eux sur un panier qui éloigne le bas de la robe des contours charnels et fait du bas du corps une sorte de piédestal pour le buste. La robe se compose ensuite d’un manteau de robe que l’on reconnaît à la construction de son dos, composé d’une double série de grands plis plats, allant en s’évasant vers le bas jusqu’à la traîne qui les prolonge au sol, et que l’on porte sur une jupe souvent de la même étoffe. Le corsage est ajusté au buste et peut être composé d’une pièce d’estomac, parfois ornée d’une échelle de rubans ou encore de compères. Les manches dites «en pagode» s’arrêtent le plus souvent au coude et sont ornées de parements festonnés. Par sa beauté dynamique, ses ondoiements de fleurs et de rubans, et le balancement du panier sous les jupes qui donne à la femme une «démarche voluptueuse et décente», la robe à la française représente le parfait symbole de l’esthétique rococo.

La robe d’Henriette Dorothée illustre parfaitement cette mode. Nous n’avons malheureusement pas conservé le corps à baleines ni le panier qui allaient en dessous, de même que nous ne pouvons qu’imaginer le corsage en raison des modifications subies par la tenue au fil du temps, mais nous pouvons sans peine imaginer cette robe portée par une jeune épousée lors des réceptions et des bals au Palais DuPeyrou, à Neuchâtel.

Reconstitution d’une robe à la française des années 1750, par Evelyne Bouchard de la Société d’histoire In Memoriam. Société d’histoire In Memoriam.


Un parcours familial exceptionnel

La robe va ensuite connaître un destin exceptionnel, passant de mains en mains dans la famille, et voyageant entre la Suisse et l’Allemagne ! C’est sûrement au fil de ces héritages et de ces voyages que la robe perd son corsage ainsi que sa jupe d’origine. L’examen de la robe dans son état actuel montre que les grandes parties ont été plusieurs fois recomposées. On y voit des coutures et de grands pans de textile inutiles dont la présence trahit plusieurs transformations au cours des siècles.

C’est en effet Agathe Henriette Louise de Pury (1789-1826), la fille d'Alexandre de Pury, frère cadet d'Henriette Dorothée, qui en hérite de sa tante. Elle épouse en 1808 Félix Quentin Gromard de Mimont, gentilhomme né en Normandie, et transmet cette robe à leur fille, Agathe Sophie Charlotte (1808-1866). Lorsque cette dernière épouse en 1833 Frédéric-Constant de Rougemont (1808-1876), un aristocrate du Nord vaudois, elle quitte la principauté de Neuchâtel pour s’installer à Yverdon, non sans emmener la robe avec elle.

La fille d’Agathe Sophie Charlotte, Sophie Henriette Agathe de Rougemont (1845-1915) épouse Ferdinand von Botzheim en 1866. Elle le suit pour s’installer au château de Mattsies, situé en Bavière, et emmène la robe dans ses bagages. La robe était-elle encore dans son état originel à ce moment-là? Nous ne pourrions le dire, mais c’est peut-être en Allemagne que l’on fit adapter la sous-robe de soie couleur crème sous le manteau de robe: le textile date de la fin du XIXe siècle et la ligne générale de la tenue transformée semble correspondre à la mode des années 1860-1870. Les manches ont également été raccourcies. Les coutures sont très simples, d’une exécution imprécise. Certaines, décousues par la suite, avaient même été faites à la machine. On a cherché, peut-être un peu plus tard, à assortir une paire de souliers à la robe (probablement vers 1880-1900): fabriqués d’un damas de soie blanc et de cuir, leur tissu n’a cependant pas tout à fait le même décor que l’étoffe de la robe.

Albert von Botzheim (1868-1955), fils de Sophie Henriette Agathe, témoigne que cette robe est portée, en 1934, à l'occasion de fêtes et de charades, probablement comme un déguisement. Il profite néanmoins des festivités que l’on donne à Neuchâtel pour les fiançailles de Jean de Rougemont, pasteur et arrière petit-fils de Frédéric-Constant de Rougemont, avec Antoinette Sluyterman van Loo, pour renvoyer ce costume dans la famille Rougemont en Suisse.

En 1969, les Borel-de Rougemont, de La Chaux-de-Fonds, retrouvent ce costume dans la ferme de la famille de Rougemont au Pâquier, et décident d’en faire don au Musée Rousseau de Môtiers, rendant à cette robe un repos mérité après trois siècles de vie bien animée…

Soline Anthore Baptiste, doctorante à l’Université Pierre-Mendès-France de Grenoble et à la Ca’Foscari de Venise



Lexique

Corps à baleines: sous-vêtement porté, aux XVIIe et XVIIIe siècles, par-dessus une chemise et sous la robe. Doté d'un busc (longue lame de bois) au centre à l'avant, lacé dans le dos ou sur le devant, il est garni de baleines de dressage horizontales en métal, et de baleines verticales en fanons pour modeler le corps.

Pièce d’estomac: pièce de textile de forme triangulaire, souvent brodée et décorée, épinglée sur le corps à baleines pour le recouvrir, et sur laquelle s’épinglent à leur tour les bords du manteau de robe.

Compères: faux gilet que les femmes portent boutonné ou agrafé sur le busc du corps à baleines et dont les côtés sont cousus sur le bord des pans du manteau de robe.

Panier: sous-vêtement porté durant le XVIIIe siècle par les femmes pour soutenir leurs jupes, composé de cerceaux de métal cousus sur un jupon de toile, et dont la forme évolue avec la mode.


Pour en savoir davantage

Madeleine Delpierre, Se vêtir au XVIIIe siècle, Paris, 1996

Maurice Leloir, Dictionnaire du costume et de ses accessoires, des armes et des étoffes des origines à nos jours, Paris, 2012.


© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch

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Commentaire(s)

Sylvie Bazzanella
Sylvie Bazzanella 07/12/2015
Une pure merveille,,, un rêve !
Martine Desarzens
Martine Desarzens 08/12/2015
Un immense merci pour ce beau documentaire ! La robe d'Henriette Dorothée de Pury fait rêver !

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