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Par dizaines de milliers, les rapatriés de la Grande Guerre traversent la Suisse

Entre l’automne 1914 et la fin de la Grande Guerre, près d’un demi million de civils français ont été déplacés à travers la Suisse des zones du nord et de l’est de la France occupées par l’Allemagne. Ils furent dirigés vers les départements «de l’intérieur». Ils ont suscité compassion, générosité et dévouement.

Par Françoise Breuillaud-Sottas

Ce sont les rapatriés selon la terminologie française ou les évacués, comme on disait en Suisse. Près de 500'000 civils français des territoires occupés par l’Allemagne entre 1914 et 1918 ont été expulsés. Avant d’être répartis dans les départements, ils se sont rendus en Haute Savoie en traversant la Suisse du nord au sud. La Confédération a dû organiser ces rapatriements et la population a marqué sa solidarité avec ces milliers de personnes déracinées.

Carte postale représentant le transfert des rapatriés devant la gare de Cornavin à Genève en 1915 .

Dès les premiers mois de la Première Guerre mondiale, la Suisse se préoccupe du sort des internés civils, ressortissants des pays belligérants piégés en territoire ennemi par la fermeture des frontières: Allemands, Autrichiens et Hongrois en France, Français en Allemagne et dans l’Empire austro-hongrois. Arrêtés et regroupés dans des camps, travailleurs expatriés, religieux, étudiants, artistes en tournée ou familles en villégiature sont dans une situation pitoyable. La Confédération helvétique propose alors sa médiation pour que soient signés des accords d’État à État leur permettant de regagner leur pays d’origine via son territoire.

C’est le Bureau de Rapatriement des Internés civils de Berne, rattaché au Département politique, qui organise les convois. Les Français entrent en Suisse par Schaffhouse et en sortent par Genève. De là partent des tramways pour Annemasse, en Haute-Savoie, où ils sont remis aux autorités françaises. Chaque État assume le coût du transport de ses nationaux. Toutefois, l’hébergement, le ravitaillement et les soins sont à la charge de la bienfaisance publique helvétique. Sont éligibles au rapatriement les femmes, les enfants et adolescents de moins de 17 ans et les hommes de plus de 60 ans, non mobilisables

Les «bouches inutiles»

Entre le premier convoi, arrivé à Genève le 24 octobre 1914 et le 1er mars 1915, 10’845 Français rentrent dans leur patrie. Bien que soit achevé depuis plusieurs semaines le retour des internés, l’Allemagne continue à renvoyer vers la France des milliers de civils. Ce sont d’abord les populations des zones envahies emmenés en captivité en Allemagne, puis des «bouches inutiles» en provenance directe des départements occupés. Les internés font alors place aux «lamentables cortèges» et aux «cohortes pitoyables» décrits par la presse.

Face à ce flux grandissant, le Département politique remet au début de mars 1915 la gestion du rapatriement à la Croix-Rouge helvétique et au landsturm. Conscient que le système est désormais utilisé par l’Allemagne pour alléger ses charges et soutenir son effort de guerre, il choisit cependant de poursuivre son action pour des raisons humanitaires, en accord avec le Gouvernement français.

A partir de janvier 1917, les convois bifurquent à Lausanne vers Saint-Maurice, Le Bouveret et Saint-Gingolph. Le service français des rapatriés a été transféré à Évian, station thermale dont les infrastructures permettent d’assurer un meilleur accueil qu’à Annemasse. L’itinéraire Bâle-Lausanne-Evian par Olten, Bienne et Neuchâtel, plus court, est adopté en novembre 1917 dans un contexte de pénurie de combustible pour les trains.

Des rapatriés à la gare du Bouveret en 1917-1918. Carte postale de la collection de Christian Schüle.


Deux trains par jour

Deux convois de douze wagons, dix wagons de voyageurs et deux fourgons à bagages, traversent chaque jour la Suisse, sauf le dimanche et le lundi matin. L’un voyage de jour, l’autre de nuit. Ils transportent 650 personnes, dont 50% de femmes et 30% d’enfants, la moitié d’entre eux âgés de moins de quatre ans. Les vieillards isolés, les fratries d’orphelins ne sont pas rares. De nombreux rapatriés sont sans ressources et leur état sanitaire reflète les privations qu’ils ont endurées. A Évian, la visite médicale obligatoire révèle puces, poux, teigne et, plus grave, bronchites, tuberculose ou dénutrition. La traversée de la Suisse, une dizaine d’heures durant lesquelles il est interdit de descendre du convoi, est mise à profit par un médecin militaire et des infirmières de la Croix-Rouge pour repérer les cas les plus graves.

La solidarité suisse envers les internés et les rapatriés s’est exprimée précocement. Dès l’automne 1914, des centaines de bénévoles rejoignent les comités constitués aux villes-étapes: Schaffhouse, Zurich, Lausanne, puis Bâle. A Genève, à l’école de la rue de Berne et aux Cuisines populaires de la rue Pécolat, des dames offrent «du thé et de la sympathie». De toute la Suisse parviennent vêtements, chapeaux et chaussures qui alimentent de gigantesques vestiaires. Les dons en argent affluent. Sur les quais des gares, tôt le matin ou tard dans la nuit, on distribue des collations, des friandises, des biberons de lait pour les nourrissons, des jouets pour les enfants et du tabac pour les hommes. Des banderoles sont déployées : «Bienvenue en Suisse!», «Vous serez bientôt en France!» Beaucoup conservent un souvenir inoubliable de cet accueil. À la fin de sa vie, Pierre Berger, rapatrié de Roubaix en août 1918 à l’âge de sept ans, se rappelait encore le goût du chocolat distribué à Bâle: «Je contemplais avec ravissement, avant d’en apprécier l’étonnante saveur, le chocolat au lait, dont je défaisais avec respect les emballages luxueux et l’étonnante blancheur des petits pains qui nous étaient généreusement fournis.»

Billet accompagnant un envoi de vêtements usagés raccommodés destinés aux rapatriés regroupés à Evian par les jeunes élèves du collège de la Promenade à Neuchâtel, Noël 1914. Archives Municipales d’Evian-les-Bains, 4 H 10.

Sensibilisés à la détresse des rapatriés par les vibrantes descriptions parues dans la presse sous la plume de Noëlle Roger ou de Benjamin Vallotton, la population de la Suisse romande fait parfois de ces témoignages de sympathie une occasion de manifester son adhésion à la cause française. Ainsi, en mars 1915, la suppression de l’arrêt d’un train d’évacués en gare de Fribourg suscite d’importantes manifestations populaires.

L'accueil de la Suisse aux rapatriés. Illustration de Victor Prouvé pour l'ouvrage de Benjamin Valloton, Leur calvaire! Ceux de Cambrai, Noyon, Saint-Quentin, Paris-Nancy: Berger-Levrault, 1918.

Après la guerre, les villes de Schaffhouse dès 1919, de Bâle, Genève et Lausanne en 1921 ont été récompensées par la médaille de vermeil de la Reconnaissance française pour leur action en faveur des internés civils et des rapatriés. De nombreux particuliers ayant œuvré en Suisse au sein des comités de bienfaisance se virent également remettre cette distinction à titre individuel, en Suisse alémanique comme en Suisse romande.

© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch


Commentaire(s)

Pierre-Marie Epiney
Pierre-Marie Epiney 06/08/2017
Très intéressant article. Merci du partage.

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