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Par relèves, toute l’armée passe dans le Jura

Entre 1914 et 1918, les mobilisée découvrent une région inconnue d’eux. Ils passent du mépris à l’amitié envers la population.

Jusqu’en 1914, la notion de frontière nationale n’existe pas chez les populations suisses qui vivent dans des espaces ouverts, avec une liberté de déplacement difficile à imaginer aujourd’hui. Les Genevois qui vont à Chamonix emportent leur carte du Club alpin pour ne pas être pris pour des vagabonds! En revanche, «l’étranger» commence au village voisin avec lequel on se bagarre pour des motifs souvent futiles, dans le style «Guerre des boutons». La frontière devient plus hermétique pendant la Première Guerre mondiale. La mobilité n’a rien de comparable à celle d’aujourd’hui. L’écrasante majorité des soldats qui viennent «garder la frontière» en Ajoie, dans les vallées de Delémont et de Laufon, aux Franches-Montagnes ne sont jamais venus dans ces confins de la Suisse. Des préjugés politico-confessionnels influencent leurs impressions, surtout lorsqu’il s’agit de citadins qui débarquent dans des régions rurales, qui leur paraissent lointaines et arriérées, d’accès difficile.

Le «petit gardien de cochon de Bonfol» figure en bonne place dans l’album publié par le régiment d’infanterie 22 de Bâle-Ville. Elle révèle le sentiment de supériorité de citadins habitués au confort moderne. Infanterie Regiment 22 Basel-Stadt. Grenzbesetzung 1914-1917, Bâle, sans date.

 

En été 1914, le bataillon neuchâtelois de fusiliers 19 se trouve dans le secteur Roggenburg–Ederswiller. Les habitants vivent dans des conditions d’insalubrité terrifiante. Les maisons menacent de s’écrouler; les tas de fumier également. «Ce fut la troupe qui amena un peu de XXe siècle dans ces bourgades attardées, en restaurant maisons et barrières, en assainissant rigoles et fontaines, en refaisant les tas de bois et même en tressant les fumiers» raconte le médecin militaire neuchâtelois Maurice Chapuis. Ainsi, il écrit: «Recolaine (…) est un petit village assez sale, habité par de braves gens (…). Il y a de la vermine, dont nos corps portent des traces répétées. Trois jours après l’arrivée du bataillon, une épidémie de morpions se déclare…»

L’écrivain vaudois Théodore Rouffy fait service dans le Val Terbi, près de Delémont: «Le Démocrate, c’est un journal de Delémont (…) très francophile (…) abondamment répandu dans nos troupes et même de l’autre côté de la frontière. Il est colporté (…) par une fille vêtue avec une certaine élégance, pas mal de corps, mais assez laide de visage, et pas très propre: on ne peut tout avoir!»

Quand les militaires se lavent les pieds, un événement… Berne, Archives fédérales suisse et Wikimedia Commons.

À Courroux, les sections, l’une après l’autre, prennent des bains tièdes dans les chaudières des buanderies. Les hommes nus, sous la surveillance de leur officier ou de leur sergent, se savonnent. Ils prennent des douches hebdomadaires à l’usine Louis von Roll des Rondez. Selon Juju, arrivé à Ederswiller avec son bataillon genevois, «les paysans du lieu n’ont jamais vu gens si propres. Ils se demandent: À quoi peut bien être utile de se laver ainsi, deux fois par jour, quand on est en bonne santé? À leur avis, le bon Dieu a fait l’eau pour qu’on la boive et non pour qu’on la trouble. Ils regardent se trémousser sur le rebord du grand bassin (de la fontaine) tous ces oiseaux de passage dont les essuie-mains s’agitent comme des ailes. Ils n’applaudissent pas, certes, (…) à ces bizarreries de l’hygiène, à ces assidues ablutions matutinales et vespérales. Eux qui ont vécu sans trop de maladie jusqu’à ce jour en se contentant de lessives mensuelles ou bimensuelles du linge et du corps.» Certaines mesures d’hygiène suscitent les réactions scandalisées du curé du lieu. Un commandant de compagnie a réquisitionné les hydrantes du village, y a fait fixer un bout de tuyau. Ses hommes, en caleçon, se douchent au bord des rues. La morale, la pudeur, l’honneur des femmes est en grand danger!

Le bataillon de fusiliers 7 cantonne à Alle, où «une rivière, l’Allaine, traverse le village, coule le long de la Grand-Rue et emmène tout ce dont on ne veut plus; les vaches y boivent, parmi les canards, une eau nauséabonde et polluée, à tuer tout le monde du typhus».

En 1914-1918, il existe un train-douches par division de mobilisés en Suisse. Berne, Archives fédérales suisse et Wikimedia Commons.

Au cours de la guerre s’atténuent les préjugés, les visions simplistes des Confédérés en uniforme, qui viennent garder la frontière. Beaucoup en arrivent à apprécier une région qu’ils ne connaissaient pas avant août 1914. Ils insistent – ce sont souvent des militaires de profession libérale ou de bonne famille – sur l’hospitalité des habitants, entre autres le major Francke qui éprouve un sentiment amoureux pour la petite Gilberte de Courgenay. L’appointé Charly Clerc, professeur de littérature française à l’École polytechnique de Zurich, fait un éloge lyrique de l’Ajoie: «Nous t’avons respirée, vieille terre catholique, comme si nous rentrions à la maison, comme si nous avions cherché et attendu cette heure. (…) Notre agrément fut de vivre des choses quotidiennes; une symphonie pastorale, mais nous avons gardé la frontière pas les troupeaux. Il nous reste à dire simplement les plaisirs que tu nous a donnés, plus touchants et précieux d’être nés aux confins des terres dévastées, dans ce champ sacrifié d’avance, en cas de guerre.»

Les soldats donnent volontiers un coup de main dans les prés du Jura. Ici aux environs de Delémont. Berne, Archives fédérales suisse et Wikimedia Commons.

Les rapports entre les militaires déployés dans le nord du Jura et la population sont en général bons. Dans Le Jura, le correspondant à Vendlincourt écrit le 13 octobre 1914: «Voilà plus de trois semaines que nous sommes sans soldats, nous en avions tellement l’habitude que nous les regrettons.» Le Démocrate déplore le départ de l’état-major du 1er corps d’armée, car il «donnait à Delémont un petit air de ville de garnison». Des recettes pour l’économie locale sous-tendent peut-être de telles remarques.

Les plaintes concernent des comportements inappropriés de la troupe mais aussi des autochtones. Des particuliers tiennent des débits de boisson clandestins. Certaines maisons deviennent des cabarets où l’on prend des libertés avec les jeunes filles. Chez une habitante de Courfaivre, qui dit «bien aimer les soldats qui se sont toujours montrés honnêtes avec elle», il y a, chaque soir, plusieurs filles avec lesquelles on s’amuse. Des militaires ont même placardé «Gasthof zum Karessierstübli» sur la façade du bâtiment. Un médecin de Delémont reçoit à sa consultation plusieurs femmes atteintes de blennorragie.

Hervé de Weck

 

© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie www.passesimple.ch

 

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Commentaire(s)

M. Christine Riedo
M. Christine Riedo 08/12/2017
Je voulais ajouter que ces séjours dans la Jura et autres frontières ont pu contribuer pour ces jeunes gens, à leur instruction. Ainsi mon grand-père né en 1893, m'a souvent dit, que sans ce séjour et ce qu'il y a appris (charretier, s'occuper correctement des chevaux) il n'aurait pas pu trouver de travail à son retour dans son Canton. Apprentissages, ouvertures d'esprit, sont les "bons côtés" de l'occupation des frontières.

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