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Les beaux-arts et la construction de l’identité nationale

Au XIXe siècle, la Confédération tente timidement d’encourager la création d’œuvres typiquement suisses et de définir un art helvétique.

Par Pierre Chessex

Ce n’est que lors de la constitution d’un État moderne, au cours du XIXe siècle, que l’idée d’un «patrimoine national» s’est construite à travers une série d’opérations. Elles relèvent de l’inventaire, du classement, de la conservation et de l’étude. La nécessité politique de créer une identité commune à toute la population et donc de trouver des racines dans les siècles passés joua un rôle important dans la timide tentative de la Confédération d’encourager les artistes à créer des œuvres au pays et de construire une «histoire de l’art en Suisse».

La fête des bergers suisses célébrée à Unspunnen dans le canton de Berne, le 17 août 1805. Eau-forte aquarellée de Franz Niklaus König. Collection Gugelmann, Bibliothèque nationale suisse et Wikimedia Commons.

Des bourgeois et des patriciens éclairés avaient créé au cours du XVIIIe siècle des sociétés savantes. Cet élan de sociabilité trouve une concrétisation dans les projets de Philippe Albert Stapfer, ministre des Arts et des Sciences de la République helvétique (1798–1800).

Stapfer part de ce constat: «Toutes les nations européennes furent une patrie pour les artistes helvétiques, excepté la Suisse elle-même.» Le ministre décide donc de centraliser les initiatives éparses et de les inscrire dans un programme d’éducation nationale. Le ministre veut créer une bibliothèque nationale et un musée national, organiser des expositions, lancer des inventaires du patrimoine archéologique et artistique et coordonner ces travaux sous les auspices d’un «bureau de la culture nationale». Les guerres et le manque de moyens financiers empêcheront la réalisation de la plupart de ses projets. Mais ces idées feront leur chemin au cours du XIXe siècle. Les gouvernements cantonaux considèreront désormais que l’État doit assumer une politique culturelle active. Tout d’abord, ils organisent dès 1804 des expositions d’art et d’industrie notamment à Berne et à Zurich. Elles s’ouvrent presque toujours au moment où la Diète entame ses délibérations ou lorsque débutent des fêtes fédérales de tir ou de chant. Ensuite, ils se préoccupent de la constitution d’un patrimoine par l’achat de collections particulières. La création des premiers musées de beaux-arts –Genève en 1826, Lausanne en 1841, Berne en 1843, Bâle en 1844, Zurich en 1847– est souvent due à l’initiative de sociétés régionales d’amateurs. Elle s’inscrit dans la politique de la nouvelle sociabilité bourgeoise qui subventionne l’édification de bâtiments publics à caractère culturel. Ces tentatives modestes restent limitées aux villes. Pourtant, elles constituent les premiers lieux d’une identité régionale ou cantonale naissante, préparant progressivement l’instauration de l’État national.

Une représentation idéalisée de la vie rurale. Paysans au-dessus du lac de Thoune près de Steffisburg, aquatinte coloriée (1815) de Gabriel Lory père. Collection Gugelmann, Bibliothèque nationale suisse et Wikimedia Commons.

Dans le domaine des beaux-arts, les initiatives supra-cantonales restent du ressort privé. Il faut mentionner la création en 1806, sous l’impulsion du Zurichois Martin Usteri, de la Société suisse des artistes qui devient en 1839 la Société suisse des beaux-arts. Elle regroupe artistes et amateurs d’art. Cette institution joue un rôle important dans ses diverses tentatives de créer des liens entre les Confédérés. Elle organise chaque année depuis 1840 des expositions annuelles itinérantes très populaires. Appelées Turnus, ces expositions présentent les œuvres des peintres de toute la Suisse. Beaucoup de paysages exposés contribuent à renforcer dans le public une conscience nationale fondée sur des lieux de mémoire (Unspunnen, Grütli, Stans) ou des représentations des Alpes auxquelles tout un peuple peut s’identifier. Le Vaudois Philippe-Sirice Bridel disait déjà en 1782 que les sujets de la poésie suisse seraient «la nature alpestre, l’histoire nationale et les mœurs et habitudes du peuple». On trouve, en effet, trois thèmes privilégiés dans l’imagerie confédérale: le paysage, l’histoire légendaire de la Confédération et la vie rurale. Petits-maîtres (Kleinmeister) produisant pour les touristes ou peintres exposant au Turnus, les artistes combinent parfois ces trois motifs dans une même œuvre. Idéalisant la vie quotidienne des paysans, ils projettent sur la réalité naturelle et humaine des montagnes un ensemble composite fait de désirs et de regrets. Ainsi, ils fabriquent des images nostalgiques de ce qui leur fait défaut: les Alpes et leur histoire deviennent un réceptacle de ce qui s’éloigne et meurt, au moment même où le paysage réel de la Suisse subit de profondes transformations dues à l’industrialisation et au tourisme.

Le monument de Winkelried à Stans réalisé en 1864 par le sculpteur Lukas Ferdinand Schlöth à l’initiative de la Société suisse des beaux-arts et financé par les sections cantonales de la Société suisse des carabiniers.

La Société suisse des beaux-arts se charge aussi de la réalisation de monuments pour célébrer les héros tutélaires, comme la statue de Winkelried à Stans, ou de peintures d’histoire, comme les fresques de Stückelberg pour la chapelle de Tell. Le rôle de telles associations privées est d’autant plus important que la Constitution fédérale de 1848 ne comporte aucun «article culturel». Sans doute parce que le Beau ne saurait trouver en Suisse qu’une valeur sociale. Les propos que Hans Conrad Escher de la Linth avait tenu au retour d’un voyage en Italie résument ce point de vue: «Chez nous, il ne faut pas se laisser engourdir par les délices des beaux-arts (…) et un juge honnête au service de la société vaut mieux qu’un Raphaël». Les grands projets de la Confédération de 1848 concerneront avant tout les chemins de fer, l’armée et l’administration.

Il faut attendre 1887 pour que l’Assemblée fédérale vote un arrêté culturel concernant l’avancement des arts et crée une Commission fédérale des beaux-arts. Entre temps, les artistes ont fondé en 1866 leur propre organisation professionnelle, la Société des peintres et des sculpteurs suisses, prenant leurs distances d’avec les «amateurs» de la Société suisse des beaux-arts et manifestant une grande réserve face à leur conception de la glorification patriotique. Dès lors, les choix de la Commission fédérale des beaux-arts, qui distribue les subsides, susciteront de violentes polémiques entre les tenant d’un art «officiel» et les défenseurs de l’art «moderne». Ils contribueront davantage à creuser les clivages existants qu’à renforcer l’identité nationale.

Pierre Chessex

 

 

Pour en savoir davantage:

Der Bund fördert. Der Bund sammelt, catalogue d’exposition, Aargauer Kunsthaus Aarau, Aarau 1988.

From Liotard to Le Corbusier – 200 Years of Swiss Painting, 1730–1930, catalogue de l’exposition présentée au High Museum of Art, Atlanta (9 février - 10 avril 1988), Zurich, 1988.

© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie /www.passesimple.ch

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