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Des Suisses émigrent par milliers en Gascogne

Après la Première Guerre mondiale, les campagnes du sud-ouest de la France dépeuplées voient arriver un vague d’immigration helvétique.

En 1927 le journal des Suisses de l’étranger L’Écho publié par la Nouvelle société helvétique annonce que 25'000 Suisses dépendent du Consulat de Bordeaux et que, de 1920 à 1926, 3000 Suisses se sont établis dans le Lot-et-Garonne et presque autant dans le Gers. Les autres sont en Dordogne, dans le Lot, le Tarn-et-Garonne. Ils sont presque tous paysans. Endettés, ils sont arrivés avec de l’argent prêté par des parents, des amis, la commune d’origine. Ils ont déménagé leurs meubles, leurs outils, leurs nombreux enfants et parfois même leurs vaches.


La ferme de la famille bâloise Im Hof dans le Gers, près de Montréal. Années 1960. Collection privée.



Le sud-ouest de la France souffre de dépopulation depuis la fin du XIXe siècle et en Suisse, les difficultés économiques poussent à quitter le pays. Pendant la Grande Guerre de nombreuses usines ferment leur porte parce que les hommes sont aux frontières. Le secteur du tourisme subit le contrecoup de la situation internationale. Après la guerre, les affaires ne reprennent que très lentement et, à partir de 1920, les faillites se multiplient. En 1921, par exemple, 79 usines textiles réduisent le temps de travail. Le recul des exportations est net: – 26 % pour le coton, – 34% pour la laine, – 53% pour les tissages. L’horlogerie et l’hôtellerie ne se portent pas mieux. Il en va de même pour l’agriculture: le prix des denrées alimentaires a flambé pendant la fermeture des frontières pour retomber très bas après la guerre. Le pays est pauvre. Les gens reprennent l’habitude de fuir la misère par l’émigration. En avril 1921, le docteur Laur, secrétaire du Parti paysan suisse, écrit en allemand dans l’Écho suisse: «Nous préférons rester un peuple plus petit mais en bonne santé plutôt que d’augmenter en nombre, mais en devenant toujours plus dépendant pour la nourriture et les marchés. Les forces excédentaires du peuple suisse doivent partir à l’étranger.»

Des gens gagnent le Maroc, le Venezuela, le Brésil, le Paraguay. Parfois ils s’embarquent sur des informations trompeuses et rentrent aux frais de la Confédération après avoir tout perdu. Le bulletin consulaire de 1922 met les téméraires en garde. Des agents cherchent à tirer profit de la naïveté des émigrants. Et des communes se débarrassent d’éléments fâcheux qui sont à leur charge. Il rappelle que, en 1888, un Office fédéral de l’émigration a été créé pour conseiller les candidats à l’émigration. Toute personne qui veut organiser une entreprise de colonisation peut avoir recours à lui.

Le consulat de Bordeaux fait alors connaître en Suisse la situation du Sud-Ouest. Et le Conseil fédéral charge la Société de colonisation intérieure de s’informer. Cette société est fondée au printemps 1918 par le docteur Hans Bernard. Elle a pour mission d’étudier la mise en culture des terres inutilisées afin de faire face à la pénurie due à la guerre. L’armistice ayant été signée en novembre de la même année, sa tâche devient obsolète. Elle propose donc ses services au Conseil fédéral. Une commission se rend sur place et établit un agent dans le chef lieu du Lot-et-Garonne, à Agen, pour dresser une liste des domaines libres et des places de travail.


Trois conseillers nationaux de passage en 1949 rendent visite à la famille bernoise Aeschlimann, dans les Serres près de Puymirol. Ils sont conduits par le pasteur Zimmermann tout à droite. 1949. Collection privée.


En 1927, Hans Bernard a interrogé 900 Suisses établis dans la région. Il a rédigé un compte-rendu très précis de ce sondage qui nous permet de savoir aujourd’hui qui étaient ces émigrants. Les Bernois (240) et les Vaudois (198) sont les plus nombreux, suivis par les Fribourgeois (109), mais il en est venu de toute la Suisse. Seuls le Tessin, les Rhodes intérieures et Glaris ne sont pas représentés dans l’enquête. 61% de ces émigrants étaient déjà paysans ou employés agricoles en Suisse. Parmi les personnes interrogées, 104 sont devenues propriétaires, 50 fermiers, 57 métayers, 118 ouvriers agricoles. Elles ont souvent émigré en groupes. Plusieurs familles d’un même village ou de villages voisins sont parties ensemble ou les unes peu après les autres.

 

Noyaux cantonaux

Dans le Lot-et-Garonne, par exemple, le cahier d’adresses du pasteur Zimmermann relève cinq noyaux. L’un autour de Port-Sainte-Marie constitué par des Vaudois protestants, un autre autour d’Astaffort fait de Bernois protestants; autour de Nérac, ils sont vaudois; autour de Villeneuve et Sainte-Livrade, ce sont encore des Bernois; à Lauzun ils sont fribourgeois et catholiques. Les Gascons sont des gens ouverts. Ils travaillent alors en commun, ils moissonnent, vendangent ensemble et mangent là où ils ont travaillé. La plupart des Suisses sont très bien accueillis, ne serait-ce que parce que leurs nombreux enfants permettent de rouvrir l’école et l’épicerie.


Lors du même voyage, les trois conseillers nationaux rendent visite à une famille vaudoise et broyarde, les Ruchat, au-dessus de Port-Sainte-Marie, Lot-et-Garonne. 1949. Collection privée.


La vie de la colonie s’est organisée peu à peu. À Agen, les Suisses avaient une laiterie et un café fédéral. Dès 1926, ils ont créé un Cercle suisse et une caisse de bienfaisance. En 1927, dans cette même ville, s’est ouverte une paroisse bilingue. Plus tard les Suisses ont acheté le domaine de Cathala pour en faire un lieu de rencontre. Ils se sont entraidés pour reconstruire les fermes et défricher les terres. Ils se sont beaucoup mariés entre eux. Aujourd’hui, leurs descendants sont français bien sûr, mais fêtent encore le 1er août ensemble et savent toujours de quel village sont venus leurs grands-parents ou arrière-grands-parents.

Madeleine Knecht-Zimmermann


Pour en savoir davantage:

Hans Bernard, Landbauzonen, ländliche Entvölkerung und landwirtschaftliche Einwanderung mit besonderer Berücksichtigung der Schweizerischen Ansiedlung in Südwestfrankreich, Zurich, 1927.

Madeleine Knecht-Zimmermann, Cathala, l’auberge de ma mère, Vevey, 2016.


© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch


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Commentaire(s)

Serge Fustier
Serge Fustier 10/07/2017
Une page d'histoire intéressante. Peut-être qu'au rythme de la "densification" actuelle, bien des suisses finiront par émigrer pour retrouver plus d'espace!

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