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La surprenante destinée d’un chant patriotique fribourgeois

Comment un air fribourgeois de 1843, Les bords de la libre Sarine, est devenu un hymne révolutionnaire russe.

Drapeau rouge est un hymne révolutionnaire soviétique qui accompagna la Révolution d’octobre. Il fut souvent chanté depuis lors. La partition est fribourgeoise. C’est l’air d’un chant patriotique de 1843 Les bords de la libre Sarine. Parcours d’une musique.

Beaucoup d’élèves fribourgeois l’ont chanté à l’école en le considérant comme la Marseillaise fribourgeoise. Mais c’est la version sirupeuse de l’abbé Bovet (1879-1951) intitulée Les bords que baignent la Sarine. Le «barde» n’a pu s’empêcher d’adapter les paroles au climat politique de son temps. Alors que les paroles sont l’expression d’une époque bien particulière: celle du mouvement libéral (dès 1830) qui a précédé celle du régime radical (1847–1856). Entre les deux, une vive réaction conservatrice qui atteint son summum avec la guerre civile du Sonderbund en 1847.


Jacques Vogt qui a composé la musique du chant patriotique. Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg.


L’auteur des paroles est un intellectuel et homme politique engagé, Marcellin Bussard (1800–1853). Né à Épagny, village situé sous la motte du château de Gruyères, il obtient, après des études à Fribourg et à Fribourg-en-Brisgau, une chaire à l’école de droit. Il est le secrétaire compétent de la commission chargée d’établir une constitution fribourgeoise après les événements liés à la guerre des bâtons de 1830. Il y prévoit une égalité devant la loi et une garantie de la liberté individuelle. Fribourg appartient dès lors aux cantons dits «régénérés». Bussard qui, sur l’influence du Vaudois Henri Druey, vira au radicalisme, est l’auteur d’un traité de droit naturel. L’auteur de la musique Jacques Vogt est l’organiste de la collégiale de Saint-Nicolas de 1834 jusqu’à sa mort en 1869.


Marcellin Bussard, auteur des paroles des bords de la libre Sarine, portrait par Dietrich. Collection privée.


Dans la conjoncture politique tendue du XIXe siècle, l’activité associative sert d’exutoire. Ainsi est né le chant. L’occasion fut l’organisation d’un tir cantonal à Bulle le 18 juillet 1843. Le titre était Chant patriotique ou encore Marche des carabiniers fribourgeois qui fit un triomphe, surtout que son caractère guerrier, en particulier les six «Armons-nous!» du refrain, fut confirmé par le mauvais temps. Les journaux rapportent qu’il y tomba ce jour-là des «grêlons gros comme des œufs». Le chant était donc baptisé par les foudres du ciel! La chanson fut rechantée le 31 janvier 1848 à l’occasion d’un autodafé organisé sur la place Notre-Dame à Fribourg, qui consuma les instruments de torture de l’Ancien Régime et les dossiers relatifs à la dernière insurrection populaire qui avait échoué le 7 janvier 1847. La livraison VI de la Gruyère Illustrée en 1894 confirme le titre du chant: Les bords de la libre Sarine. Mais la même livraison parle aussi de Chant patriotique.


Publication du chant dans La Gruyère illustrée avec un dessin Joseph Reichlen. Collection du Musée gruérien, Bulle.


Ce chant servit, d’une façon étonnante, la cause des forces prolétariennes à la fin du XIXe siècle. Il passa du niveau cantonal au niveau international. Un Français, Paul Brousse (1844–1912), est au cœur d’une nouvelle jeunesse de la chanson. C’est un médecin humaniste qui adhère aux thèses de l’anarchisme. À la suite de la guerre franco-allemande de 1870 et de la Commune de Paris l’année suivante, Brousse est contraint de s’exiler, d’abord en Espagne puis en Suisse romande en 1873. Il s’affilie alors à la célèbre Fédération jurassienne de l’Internationale qui regroupe les ouvriers de l’horlogerie du Jura bernois et des Montagnes neuchâteloises. Il y milite à côté de James Guillaume (1844–1916), Suisse engagé dans le même combat politique et auteur de plusieurs ouvrages, en particulier de L’Internationale. Documents et souvenirs (1864-1878).

Comment Brousse prit connaissance du chant patriotique fribourgeois reste un mystère. Mais il adapta le thème musical de Vogt à de nouvelles et révolutionnaires paroles. Il lui donna pour titre Le drapeau rouge, emblème qui devait, le Grand Soir arrivé, remplacer le drapeau tricolore français. Il y glorifie le combat héroïque des prolétaires pendant la Commune de Paris. Lors de la commémoration le 18 mars 1877 à Berne du sixième anniversaire de l’action des communards, le chant fut entonné avec ces paroles inédites. Dans son ouvrage, James Guillaume cite les propos de Louis Pindy, autre réfugié politique français, participant à la manifestation: «Brousse nous avait envoyé sa chanson du Drapeau rouge, mais nous ignorions l’air, ce n’est que depuis Sonvillier jusqu’à Berne que, en wagon, nous répétâmes le chant en question». Guillaume ajoute: «Le drapeau rouge était une chanson de circonstances que Brousse venait de composer, et dont voici le refrain: Le voilà, le voilà, regardez! Il flotte, et fièrement il bouge, Ses longs plis au combat préparés. Osez, osez le défier, Notre superbe drapeau rouge, Rouge du sang de l’ouvrier! Cela se chantait sur l’air d’une chanson patriotique suisse». Cette version communiste s’est alors largement diffusée en France et en Belgique.

À sa suite, plusieurs autres versions se sont répandues dans le reste de l’Europe: celle dite de Saint-Imier, la version genevoise d’Achille le Roi et Jean Pendi, celle de Lucien Rolland. Cette dernière a pénétré en Pologne. Le poète polonais Boleslav Chervensky a adapté la version française sous le nom de Czerwony Sztandar (drapeau rouge) en rapprochant la musique de la version originelle de Vogt. Cet hymne révolutionnaire a pénétré en Bulgarie, en Lituanie, en Lettonie, en Estonie, en Russie et en Allemagne sous le titre Die rote Fahne. Deux traductions en langue russe vont apparaître entre 1896 et 1905. La première est celle de Krgijanovsky, compagnon de lutte de Lénine. La deuxième est celle d’Akimov-Mahknovetc qui est restée la plus célèbre, chantée, après la Révolution d’octobre, par les chœurs et chorales russes, par exemple Le Chœur de la Radio de l’Union soviétique.

Les Soviétiques chantèrent et jouèrent Drapeau rouge, l’hymne qui les a accompagnés dans la préparation et le déroulement de trois révolutions: celles de 1905, de février 1917 et d’octobre 1917. La chanson fut aussi chantée par les partisans durant la guerre 1941–1945 sur les territoires occupés par les troupes allemandes. En 1967, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la Révolution de 1917, la parade militaire à Moscou a commencé par la musique du Drapeau rouge. Et l’Armée rouge a défilé sur la Place rouge accompagnée par cette musique. Incroyable destinée d’un thème musical créé à Fribourg!

Pierre Rime


Pour en savoir davantage:

Jean Dubas, Les Bords que baigne la Sarine, Fribourg, 1993.

Eugène Gippius, Le drapeau rouge. Histoire du chant de la troisième révolution russe, Moscou 1969 (ouvrage publié en russe. L’auteur a bénéficié de la traduction de Rufina Durel, professeure de russe à Lausanne).


© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch


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